‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 132 sur 271 · CHAPITRE XX. — MARS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX. — MARS

sans l'énergique habileté de nos postillons nous serions restés embourbés plus de dix fois. Une voiture dite cellulaire, qui conduisait des condamnés à la maison centrale de Nîmes, faisait même route que nous et au milieu des mêmes obstacles; car pour du danger il n'y en avait pas l'ombre, si ce n'est celui de mourir d'ennui et de tristesse au milieu de ces campagnes dévastées et dépeuplées; partout des maisons renversées par l'inondation, des ponts culbutés, des terres entraînées par les eaux sur le chemin, un limon blanc couvrant ces fertiles campagnes qu'il stérilise pour longtemps. Tu comprends que j'ai regretté plus d'une fois l'idée malencontreuse que j'avais eue de visiter cette portion si romaine et si curieuse de l'ancienne Gaule. Mais maintenant que le plus difficile est fait et que je n'ai plus qu'à jouir, j'en suis bien aise. Nîmes est admirable à voir. Je l'aurai trop peu vue. Je pars dans un quart d'heure pour aller rejoindre la route de Lyon. Je passerai le Rhône à Saint-Esprit, sur le plus beau et le plus solide pont du monde, et de là je gagnerai Lyon où je serai demain et où probablement je ne coucherai pas. Si donc tu ne reçois plus un mot de moi, attends-moi dans la soirée de mardi.

tLe bonheur de te revoir bientôt me rendra le temps plus léger.»

25a CORRESPONDANCE DE CUVILLIER-FLEURY

« Paris, le lundi 20 juin 1842, 8 heures et demie (1).

«J'espère que tu ne me reprocheras pas cette fois, ma chère Henriette, d'abandonner le duc d'Aumale. Voici trois jours que je dîne avec lui, hier, avant-hier et mercredi ! Par exemple, il faut que j'y renonce aujourd'hui. Le prince a imaginé d'aller faire le bois ce matin à Saint- Germain. Voici en quoi consiste cette plaisanterie : on se lève à une heure après minuit, on monte en voiture, on y dort de fatigue jusqu'à Saint-Germain où on arrive à deux heures et demie du matin. On se rend au chenil de l'équipage de chasse du prince royal où on éveille en sursaut gens et chiens. On s'empare de deux ou trois limiers et on les lâche dans la forêt. La fonction des limiers est de dépister le cerf. On les suit comme on peut pendant plusieurs heures à travers ronces et broussailles, le pied dans la rosée et la tête dans le brouillard, et quand on a fait lever quelque grosse bête, cerf, daim, chevreuil ou sanglier, ce qui ne s'obtient souvent qu'à la suite dune longue et pénible recherche, le tour est fait; on a fait son bois, et on est autorisé à rentrer chez soi. Telle est la partie de plaisir à laquelle se livrent aujourd'hui le duc d'Aumale et son frère le duc de Nemours. Qu'en dis-tu? Ne faut-il pas avoir le diable au corps pour s'amuser de ce qui est la corvée des autres? car faire le bois a tou-

(1) Ces lettres ont été adressées à Mme Cuvillier-Fleury pendant son séjour à Montlignon, chez ses amis le comte et la comtesse de Bouteiller. M. Cuvillier-Fleury les écrit du Palais- Royal, où le retenaient ses fonctions de secrétaire des commandements du duc d'Aumale.

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