CHAPITRE XX. — JUIN
jours passé pour la plus rude besogne des piqueurs et des valets de chien. Quand Jamin a reçu les ordres du prince pour cette équipée, il n'en pouvait croire ses oreilles, et il en pestait hautement. Il ressemblait à la poule qui a couvé des œufs de canard et qui les voit se jeter à l'eau sans pouvoir les suivre. Jamin suivra la chasse, mais en maugréant contre Dieu et les saints. Quant à moi, à qui la chasse a été offerte, je me suis prudemment récusé, d'autant que l'offre n'était qu'une ironie très fine à l'adresse de ma matinalité très suspecte.
tHier, à Neuilly, Madame m'a encore demandé de tes nouvelles. On admirait fort au Salon un tableau daguerréotype dans lequel M. Eynard, le banquier philhellène, a représenté la famille royaile, ornée de Jules La Rochefoucauld sur le second plan. C'est étonnant de ressemblance, ou plutôt c'est la nature prise sur le fait. Mais tous les visages sont noirs. Le daguerréotype ne peut pas faire autrement. Il en résulte que toute cette royale assemblée a l'air d'une réunion de nègres échappée au désastre de Saint-Domingue. Plus les attitudes sont vraies et naturelles, plus cette horrible couleur est laide à voir.»
« Palais-Royal, mardi 21 juin 1842, 9 heures.
c Je ne t'écris qu'un mot, bonne chère grande, parce que j'ai été paresseux, qu'Eugène (1) va venir; et bien que j'aie jusqu'à dix heures et demie pour t'écrire, il faudra que je m'habille pour aller voir Duchâtel avec qui j'ai
(1.) Le domestique attaché à la personne de Cuvillier-Fleury.
rendez-vous, ne lfayant pas trouvé hier. Imagine-toi que notre cher Barbier veut la croix d'honneur; il en est bien digne; mais cela me fait courir. La reine m'a chargé de voir le ministre à cette intention. Je vais donc y aller de bien bon cœur cette fois. »
« Mercredi 22 juin 1842, 9 heures.
t Bonjour, ma chérie, j'espère que tu as bien dormi, et que tu es ce matin rose et blanche comme toujours, et que tu as déjà respiré la brise embaumée, et que petite a jeté autour de toi ces jolis petits cris de joie qui te rendent si heureuse. J'espère tout ce qui peut te plaire et te réjouir et me rendre moins regrettable pour toi, puisque je suis condamné à une si longue absence Oh! je sais que c'est là un triste revers de médaille au bonheur et au repos dont tu jouis. Et moi donc ! Crois-tu que ce désert où je vis loin de toi me sois bien doux et bien agréable? mais je ne regrette pas ma solitude puisqu'elle se traduit pour toi en bon air, en santé, en promenade, en croissance et en beauté pour ton enfant. Oh ! non, je voudrais être cent fois plus seul à la condition que tu serais cent fois plus heureuse (plus belle, plus aimée? Cela est-il possible). J'ai recommencé ce matin mes visites ministérielles de la veille, et enfin je vais déjeuner aujourd'hui avec Duchâtel, et nous traiterons de la croix d'honneur de Barbier entre la poire et le fromage.
«Avant-hier je ne suis pas sorti, mais je suis rentré à neuf heures après avoir dîné au Café Anglais. Le temps est si laid! La boue au mois de juin est une condition