CHAPITRE XX. — JUIN
si triste pour un promeneur ! J'étais en pantalon gris et en tenue d'été et je me faisais honte au milieu de cette population barbotante. Je suis rentré sur la pointe du pied, me tenant à distance des omnibus et maugréant les gens qui ont demandé de la pluie au bon Dieu pour avoir des haricots verts ! Je me soucie bien des haricots verts ! C'est une belle soirée qu'il me faut! De ces magnifiques couchers de soleil qui sont toute poésie et toute extase, au lieu qu'aujourd'hui le soleil a l'air de se coucher dans une immense lessive. C'est affreux! Et vous n'entendez que gens qui vous crient : Quel beau temps ! Oh le riche temps ! il tombe des pièces de cent sols ! Le fait est qu'il n'en sort pas une seule de ma poche, et que ce temps me rend vilain, grippe-sou, fesse-mathieu, papa Grandet à faire peur.
« Mme Duchâtel était hier à Paris, et j'ai déjeuné avec elle et le ministre. Puis nous avons causé élections et Duchâtel m'a promis après son tremblement d'arranger l'affaire de notre excellent ami. On m'a demandé de tes nouvelles avec une grande sollicitude.»
« Paris, vendredi 24 juin 1842, 9 heures.
«J'ai vu ton père et l'ai trouvé en bonne santé. Nous nous sommes embrassés comme si nous ne nous fussions pas vus depuis un an Le fait est que j'embrassais en lui le père qui avait reçu ton baiser filial le matin, sans compter que je l'aime et l'apprécie fort. J'ai travaillé toute la journée à mon article de critique pour jeudi
prochain. Je le continuerai à Montlignon. C'est simple comme bonjour. Ce sont quatre poètes ou poétreaux à encenser. J'y mettrai pourtant un peu de vinaigre.
t Je suis sorti à une heure et suis allé voir Armand. Il m'a appris une bien épouvantable nouvelle pour votre curiosité. Les Mystères de Paris (i) s'écrivent au jour le jour. Rien n'est fait. L'auteur donne sa besogne au fur et à mesure qu'elle est achevée, et il a demandé grâce pour deux jours, parce que, dit-il, il n'y voit plus; sa tête se trouble, il est à bout de travail et d'efforts. J'ai vu la lettre. Cela nous promet des haltes un peu insupportables. Le roman s'arrêtera dans le journal au premier volume, et ne reprendra que quinze jours après. Avis au lecteur. La Presse a été mieux servie, et en ce moment même elle publie un roman du même au même, dans le genre de Mathilde, que je te ferai mettre de côté, s'il en vaut la peine. Mais j'espère qu'en revanche tu liras un peu du siècle de Louis XIV. En général tu ne devrais jamais passer une journée sans avoir consacré une heure à une lecture sérieuse. L'habitude des lectures frivoles finit par blaser l'esprit, comme l'usage des mets épicés gâte l'estomac. Travailler à préserver la fraîcheur de ton intelligence qui est un si charmant accessoire à celle du corps. C'est, au surplus, cette dernière phrase retournée qui serait la vérité. Le corps doit être le très humble serviteur de l'âme, et il ne faut jamais le cultiver ou l'embellir aux dépens de l'Autre, comme dit Xavier de Maistre.
c Le prince dînait à Vincennes et il devait assister la
(i) Ils paraissaient dans les Débats.