CHAPITRE XX. — JUIN
nuit à une expérience d'artillerie avec son frère. Ce qui fait que j'ai dîné à Paris au Café Anglais.
t Je suis allé ensuite me promener aux Champs-Elysées et je me suis établi sur une chaise dans l'allée des promeneurs; il y avait grand monde, beaucoup dé fraîcheur, deux files de voitures. C'était très gai. Mme Liadières a passé triomphalement dans une très belle calèche avec Mme de France. Je n'ai pas vu d'autres personnes de ma connaissance, y compris la duchesse Decazes et Vigier. A neuf heures j'en avais, comme tu le penses bien, quatrevingts pieds par-dessus la tête. Je suis rentré chez moi doucement, et j'y étais à dix heures moins un quart. Je suis monté, j'ai sonné, personne! J'ai resonné et reresonné... personne! Je ne sais d'où m'est venue la résignation, mais je me suis dit : J'attendrai mes gens. C'est le monde renversé, n'importe : j'ai attendu une demiheure dans le corridor, me promenant de long en large et philosophant sans distraction. Enfin, à dix heures et demie Joseph est arrivé. J'ai grondé très vivement dans l'intérêt de la morale domestique. Car j'étais au fond très calme. Je n'ai pas vu les deux femmes qui ne sont arrivées qu'un quart d'heure après. J'ai seulement exprimé mon mécontentement sur leur compte d'une façon qui n'aura pas dû leur faire plaisir si Joseph la leur a fidèlement rapportée, et j'ai dit que je défendais que la maison restât jamais seule, voulant être libre de rentrer quand cela me plaisait. C'est, au reste, la seconde fois que cela arrive. Une fois, comme je rentrais, ces dames arrivaient chez le portier. En me voyant elles ont pris leurs jambes (quelles jambes!) à leur col. Preuve «. 17
qu'elles se sentaient en faute. Elles n'auraient pas dû recommencer. Oh ! que l'absence des maîtres est une cause de démoralisation pour les domestiques. Quand on s'en va, il faudrait pouvoir faire maison nette. C'est ce que je ferai si jamais pareille chose se renouvelle.»
« Paris, vendredi ier juillet 1842, 9 heures.
t Je t'envoie deux lettres que j'ai décachetées par inadvertance et que j'ai lues par inattention. Il n'y a de vrai que l'inadvertance. Ta cousine écrit assez bien. Ce qu'elle dit de sa petite m'a fort amusé. Mais puisqu'elle ne la trouve pas jolie, je trouve un peu impertinent qu'elle ose la comparer à la nôtre. Envoie-lui, je te prie, un spécimen exact de la portraiture de Clémentine, et qu'elle en crève de jalousie. Petite n'a pas l'air farce, comme dit ta cousine. Elle a au contraire l'air le plus sérieux et le plus candide qui soit au monde. J'espère que tu n'en as jamais autant dit, et que voilà un métier de père joliment rempli.
c Je pense toujours à toi, chère Henriette, mais surtout quand il me semble que mon souvenir peut t'être secourable. Hier soir, combien de fois je me suis dit que tu aurais peur si ce vilain ouragan qui nous a menacés un instant et qui ne nous a jeté que quelques gouttes de pluie, venait à crever sur nos têtes. Et combien j'aurais voulu être auprès de toi, puisque ma voix te raffermit et que ma présence te rassure! Nous en avons été quittes pour la peur ! Quand je dis la peur, je parle de l'immense quantité de femmes qu'un éclair épouvante; car pour moi je suis passablement endurci de ce côté. J'étais aux Champs-