CHAPITRE XX. — JUILLET
Elysées occupé à humer le peu d'air respirable qui flottait dans l'atmosphère quand par hasard deux nuées venaient à se choquer ou à se séparer. La foule était grande et toutes les bouches ouvertes pour faire la même opération; nous ressemblions à ces carpes que vous nourrissez si bien, et qui n'ont qu'à ouvrir la bouche pour être satisfaites. Quant aux promeneurs des Champs-Elysées, ils n'attrapaient rien. C'était quelque chose comme une machine pneumatique sous laquelle un oiseau crève en quelques secondes; et cette suffocation durait depuis le matin Tout à coup quelques grosses gouttes tombent. Juge de la débandade. On se précipite dans les voitures. J'étais sous un arbre touffu qui me garantissait. J'attends, la pluie cesse Mais le ciel est illuminé d'éclairs presque sans interruptioa C'était magnifique. Les girandoles de gaz ressemblaient à des veilleuses de nuit auprès de cette clarté éblouissante ! Du reste, pas un coup de tonnerre. Je me suis ainsi trouvé à peu près seul aux Champs-Elysées pendant un quart d'heure. Puis le vent s'est levé. Des tourbillons de poussière et de sable commençaient à m'aveugler. J'ai pris une voiture et me suis dirigé chez Barbier où il y avait soirée complète, opéra-comique, concert et bal. Pendant le trajet, j'ai failli être emporté par le vent sur le quai des Tuileries, et puis il est tombé quelques gouttes d'eau, et le vent a poussé l'orage loin de Paris, et tout a été fini... »
« Paris, jeudi 7 juillet 1842, 9 heures.
c Comme j'ai lu avec ravissement ta délicieuse petite lettre, si soigneusement réservée! Qu'elle était bonne et
26o CORRESPONDANCE DE CUVILLIER-FLEURY
aimable ! Comme elle m'a doucement entretenu dans la charmante émotion des derniers instants que nous avons passés ensemble ! Il me semble que l'attendrissement nous avait gagnés tous et que nous nous sommes embrassés ni plus ni moins que si j'étais parti pour l'Amérique. C'est qu'il n'y a pas de petite séparation pour les gens qui s'aiment. Et entre nous deux surtout une semaine est un siècle. Oh! je le sens bien; je deviens triste, morose presque méchant dès que je ne suis plus avec toi ! »
« Palais- Royal, 8 juillet 1842, 9 heures.
«J'ai vu ton frère; il est très gai et m'a raconté toutes les sottises qui se disent dans son tripot diplomatique; par exemple que Rodolphe des Mystères de Paris est pris pour le duc d'Orléans, et autres niaiseries. Je crois que si Eugène Sue a eu en vue un vivant, c'est le duc de Brunswick, celui qui fut chassé de ses Etats en 1831 et qui était un mauvais sujet avec un bon cœur, aventurier fieffé et canaille à mort. Cela ressemble assez à Rodolphe avec sa blouse et son argot. Du reste le succès est pyramidal et j'en ai vu Armand lui-même, malgré sa confiance habituelle, tout étonné et tout joyeux.»
« Paris, 9 juillet 1842, 9 heures.
«Voici, chère Henriette, comment notre soirée musicale a tourné, hier, chez Armand (1). Tu sais qu'on nous avait promis Listz dans toute sa gloire et que nous en jouirions
(1) Armand Bertin.