CHAPITRE XX. — JUILLET
sans désemparer toute une soirée. Confiant dans cet espoir, je ne m'étais pas pressé. Je savais qu'Armand ne se met pas à table avant sept heures et demie quand il a du monde; je me disais : sa soirée ne commencera pas avant neuf heures et demie. J'avais dîné chez nous avec ma mère et Barbier, ayant vu le prince le matin et déjeuné avec lui qui ne dînait pas à Neuilly. La conversation m'avait conduit sans y penser jusqu'à neuf heures et demie. Enfin je pars, j'arrive, il y avait grand nombre et comme une stupeur sur les visages. Je prends cela pour l'attente d'une grande émotion. Cependant je me défiais; tout cela ressemblait aussi à un désappointement Armand m'accueille de ces mots significatifs : tQue venez-vous « chercher ici ? » C'était une plaisanterie, mais accompagnée néanmoins d'un sourire jaune qui donnait à penser. Enfin je vois nos amis me faire des signes qui signifient qu'on est fait au même, autrement dit qu'on est mystifié. Listz, le grand Listz, l'incomparable Listz venait de partir sans tambour ni trompette, tout à coup, par une espèce de fugue soudaine, laissant tout son monde et particulièrement ceux qui ne l'avaient pas entendu, consternés et stupéfaits de cette conduite étrange. Imagine-toi que M. Ingres venait d'arriver. Listz est une des admirations de ce brave homme et réciproquement. On avait annoncé Ingres à Listz et Listz à Ingres!... Listz, qui avait dit à plusieurs reprises qu'il était attendu à l'ambassade d'Autriche, s'était pourtant mis au piano, et déjà il préludait de cet air que tu connais peut-être, mais pourtant plus occupé à chercher son chapeau qu'à maîtriser cette fois l'inspiration. Enfin son œil avise le bienheureux chapeau,
tout à coup il se lève, prend le couvre-chef, ne dit mot à personne, soulève la portière du coin, se glisse entre elle et la porte et disparaît... Qui fut attrapé? Ce fut Ingres et tout le monde. Quant à moi je n'étais pas arrivé, les de Wailly, les Donné non plus. Quand je suis entré, la fuite de Listz était le sujet de la conversation; les uns qui L'avaient vue la racontaient à ceux qui arrivaient sans pouvoir dire au juste de quel côté était la plus grande mystification. J'en ai pour ma part très bien pris mon parti. Il y avait là le Journal et presque tous nos amis du mardi. J'ai employé ma soirée à causer et à rire sans trop regretter l'homme de génie envolé, et à minuit je repassais le pont du Carrousel par un temps frais très agréable, et en me félicitant de tout mon cœur de ne t'avoir pas dérangée pour avoir ta part de cette bourde un peu forte de café, comme on dit, et qui m'eût été très pénible si tu en avais été la victime.
tje n'ai du reste pas perdu ma soirée. Mme Armand grille d'aller à Montlignon et j'ai sa promesse formelle d'y venir du 1 5 au 20 un jour entier, avec Armand et ses deux filles (1). Seulement il faut laisser passer le tohubohu des élections qui exigent impérieusement la présence d'Armand à Paris. »
« Paris, dimanche 10 juillet 1842, 9 heures.
c Je suis bien fâché, bonne chérie, de t'avoir conseillé cette vilaine lecture qui t'a laissé une si désagréable im-
(1) Mlles Armand Bertin épousèrent MM. Jules Bapst et Léon Say.