‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 15 sur 271 · CHAPITRE XIII. — FÉVRIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII. — FÉVRIER

avons exagéré l'effet moral de cette longue représentation; mais alors nous nous sommes tous trompés, car nous avons tous souffert, et nous ne savions dire autre chose, en quittant la salle, si ce n'est qu'enfin nous respirions et que le supplice était fini. Il ne restait de l'impression qu'une colère presque générale contre ce bon Casimir qui n'a pas songé à mal assurément, mais qui n'a pas su pourtant faire à la convenance le sacrifice de quelques applaudissements que sa muse mendiait aux passions politiques du parterre et dont la loge royale retentissait si tristement.

Quoi qu'il en soit, le drame de Casimir a obtenu un grand et légitime succès ; car c'est une œuvre admirable de poésie, et la grande figure de Louis XI, qui est tout le drame, y est présentée avec un art infini et une vérité frappante; c'est une étude consciencieuse, outrée sans doute, comme toutes les conceptions où se mêle quelque poésie et où se résumé en s'idéalisant quelque grande réalité; mais nous n'étions plus accoutumés à ces belles études, à cette langue si riche, si nombreuse, si forte et si pure; ce mélange heureux de la comédie et du drame n'avait pas encore été essayé avec autant de succès ; des scènes, comme celles de Louis XI avec son compère Tristan, la danse du village, la confession, d'un soin et d'un fini admirables, toutes dé verve et de vérité, paraissaient impossibles désormais sur la scène française, livrée au dévergondage des expériences et au mépris des modèles révérés de notre saine littérature.

Aussi l'œuvre de Casimir, si funeste par son côté politique, est-elle un événement heureux sous le rapport litté-

raire; c'est une protestation du bon goût contre la barbarie, c'est un appel aux sérieuses études dramatiques; mais ce n'est pas un drame, c'est le revers de cette brillante médaille ; d'action, aucune ; je ne sais quel placage historique appliqué sur un canevas fragile, dont on distingue à chaque instant la trame. La mort de Louis XI n'est pas matière à fournir une action en cinq actes ; ajrive le duc de Nemours on ne sait d'où ni comment ; personnage faux, altéré de vengeance, criant toujours, se cachant derrière un lit pour poignarder Louis XI, puis le condamnant à vivre après l'avoir épouvanté ridiculement, et tombant lui-même entre les griffes de Tristan qui l'expédie sur l'heure; ce personnage, dont les amours avec Marie, la fille de Commines, forment à peu près la seule action du drame, est une bien triste conception, que ne rachète pas l'anachronisme de la mort de Charles le Téméraire quelques jours avant celle de Louis XI, malgré le coup de théâtre dont elle est l'occasion.

En général, on voit trop les fils qui font agir et se mouvoir tous ces personnages ; le poète exécute avec un admirable talent de diction des conceptions incomplètes et froides ; il tient trop de compte des effets purement physiques s'il est permis de le dire, et ne recherche pas assez ou malheureusement ne sait pas trouver pour ses auditeurs les effets et les émotions qui ressortent d'une peinture vive, profonde, hardie du cœur humain. Que m'importe à moi votre longue procession avec ses cierges, ses cantiques, ses jeunes filles habillées de blanc? Pourquoi tant de bruit pour un pauvre ermite appelé du fond de la Calabre, sur la renommée de ses vertus? Saint François

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