CHAPITRE XX. — JUILLET
enverra... Quelle nouvelle! Oh! chère amie, mes idées se confondent : j'ai assisté à cette agonie de cinq heures. Pardonne-moi de ne rien ajouter. J'aurais voulu t'aller voir dès aujourd'hui; un autre devoir me retient. Je t'aurais expédié Joseph si je n'avais craint l'effet de son arrivée. Je suis harassé. Je vais chez Armand où je dînerai pour convenir de ce qu'il faut dire demain au public. C'est si délicat, si difficile! Il ne faut pas verser dans les cœurs le découragement que nous éprouvons et qui est affreux... Ce soir je retournerai à Neuilly et à Courbevoie. Je t'écrirai demain. Je ne quitterai pas le duc d'Aumale de quelques jours, si ce n'est pour t'aller faire une visite. Toi, ne bouge pas de six pas hors de la maison. Prudence! Ah! prudence! chérie de ma vie! N'imagine pas de revenir sans mon avis. J'en serais désolé ! Je regrette bien que mon ami ne m'ait pas trouvé. Dis-le lui bien ! J'étais à ce lit de mort. Adieu. Baisers à notre chère petite. Serrons-nous bien! le malheur arrive. Aimons-nous bien ! et cependant, à quoi sert de s'aimer quand le malheur est là ! Pauvre duchesse ! elle en mourra Adieu, chérie.»
« Paris, 14 juillet 1842, 7 heures.
t A toi, ma chère bonne Henriette, la première pensée de cette journée dont j'ignore l'emploi et que je me hâte de commencer en décrivant. Ma première pensée, hélas ! noa Ai- je pu penser depuis hier à autre chose, à autre personne qu'à ce prince infortuné que j'ai vu mourir sous "- 18
274 CORRESPONDANCE DE CUVILLIERFLEURY
mes yeux? Ton souvenir s'est mêlé sans cesse à l'amertume de mon affliction, parce que tu es présente à toutes mes douleurs comme à toutes mes joies. Mais je mentirais si je ne te disais pas qu'en ce moment le chagrin de cette mort cruelle, que j'ai vue et touchée, domine toutes les pensées de mon esprit, toutes les émotions de mon âme. Je n'ai pas dormi. J'étais rentré du journal à 2 heures et demie du matin. Je n'ai plus fermé l'œil. Aussi, je me suis levé sans tiraillement et sans peine Je vais faire le paquet du prince; ton père vient d'arriver, nous avons causé une demi-heure et je n'ai plus le temps de te dire adieu. Je n'ai pas même lu mon journal. Je présume que tu y trouveras tous les détails que j'ai donnés. Je les compléterai de vive voix s'il en manquait; mais le temps me manque pour m'en assurer. Adieu donc Ne me reproche pas de finir si tôt; le temps que je te destinais, je l'ai donné à ton père, bien naturellement impatient d'avoir des nouvelles circonstanciées. Il faut que je m'habille et que je coure à Neuilly. J'irai encore ce soir. Le duc d'Aumale est dans une affliction affreuse, et je ne supposais pas, non pas qu'il pût ressentir mais qu'il pût montrer une aussi vive sensibilité. Le roi est accablé. La reine le soutient avec un courage admirable. On parle des obsèques pour lundi. Je n'ose te rien promettre. J'irai dès que j'aurai six heures devant moi et j'emmènerai ton père s'il est libre Mais ne bouge pas de Montlignon; reste sous la garde de ces chers amis.
Je suis bien triste; j'aurais bien besoin de te voir. Hélas ! tu ne trouverais ici qu'un surcroît de chagrin, et je serais bien peu avec toi pour te consoler ! Adieu ! Ecris-moi, mais