‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 144 sur 271 · CHAPITRE XX. — JUILLET · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX. — JUILLET

ne te fatigue pas. Je t'aime. Il y a toujours toute la place pour toi seule au fond de mon coeur désolé. •

« Paris, 15 juillet 1842, 8 heures.

«Un baiser, mille baisers, chère Henriette, en célébration de ta fête ! Un baiser, mille baisers en souvenir de ce jour heureux qui a uni il y a deux ans ma destinée à la tienne ! Hélas ! je songeais à t'offrir des fleurs il y a un an, je t'apportais un bouquet choisi parmi les fleurs les plus rares; et il y a deux ans, quand je mettais ma main dans la tienne en présence de Dieu, je ne sais quel secret instinct me reportait vers cette protection terrestre du noble prince avec lequel j'avais passé deux mois en Afrique, et qui me semblait assister, comme son jeune et charmant frère, à mon mariage. J'avais fondé sur sa bienveillante amitié pour moi quelques-unes de nos communes espérances! Il m'appréciait et je l'admirais! Aujourd'hui, la mort vient mêler de si affreuses pensées à ces souvenirs de fête que je n'ose les aborder sans effroi'! Pardonnemoi donc d'être si triste ! Je le serais moins si je n'avais pour toi un amour si vrai et si profond ! Il me semblait que cette royale portion de la famille qui vivait et qui grandissait au pavillon Marsan n'aurait pu refuser son intérêt, son affection, son appui à ma chère Henriette ! Le deuil qui couvre aujourd'hui toutes mes pensées me fait voir à travers des larmes ce passé charmant. Mais il n'en est pas moins, crois-le bien, cher ange, le souvenir le plus ineffablement doux de ma vie entière ! Et ne crois pas à

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mon découragement comme à ma tristesse. Je suis ferme et j'ai besoin de l'être. Ma vie se passe à aller à Neuilly et à en revenir pour raconter les douleurs dont je suis témoin et qu'il faut que la France connaisse dans leur auguste grandeur. Je roule en voiture, je gémis ou j'écris. A Neuilly tout est gémissement autour de la famille royale: La famille elle-même est retirée et on ne la voit pas. J'ai entrevu hier soir le duc d'Aumale pendant un instant. 11 venait de faire le classement des papiers de son frère; sa douleur était déchirante; il pleurait à sanglots : cMon « frère, mon pauvre frère ! C'était ma vie ! La direction de «mes pensées, le guide de mon avenir! Il était la tête! t J'étais le bras! Nous nous étions habitués à ne penser «que par lui et pour lui... et je viens de passer six heures « à parcourir tous les souvenirs de sa vie depuis douze ans, « tous ses papiers intimes, tous ses écrits, tous consacrés à tla gloire et à la défense de la France!... Il m'a semblé t que je redescendais avec lui ces douze dernières années tde notre vie commune... et, ainsi établi dans son cabinet t d'études, au milieu de tous les objets qui servaient à son t usage habituel, écrivant avec sa plume, assis sur son «fauteuil, il me semblait que j'allais le voir entrer... oui, «je l'attendais... Un moment j'ai cru qu'il venait me « chercher, et il m'a semblé qu'il était en habit de chasse. . . c Car c'est dans ce cabinet que je l'attendais ordinairement «pour nos parties de plaisir... Le plaisir!... Il n'en est «plus pour nous! mais si encore nous avions là notre « frère chéri, nous nous condamnerions volontiers à tout «souffrir!»

« C'est ainsi que parlait le duc d'Aumale avec des flots

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