‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 147 sur 271 · CHAPITRE XX. — JUILLET · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX. — JUILLET

jusqu'à la fin du mois. A ce moment le cercueil sera transporté à Notre-Dame et le supplice de ce douloureux rapprochement finira. D'autres succomberaient à une pareille épreuve. La' famille royale semble y puiser la force de supporter son malheur. Je ne connais rien de plus propre à en faire sentir l'horreur.

t J'étais à table à côté de Marbot, dont la douleur est grande II a connu le prince royal à quatorze ans. Il a été son maître dans l'art de la guerre. Le prince lui disait un jour : t Marbot, vous mourrez avant moi, cela est probable « quoique vous ayez eu trois oncles centenaires Mais enfin, «j'ai la prétention de vous enterrer. Mais je vous promets «d'assister à vos obsèques et d'aller visiter tous les ans «votre tombe...» Et le général médisait : «C'est moi qui «suis de service auprès de la sienne!» En effet, les officiers du prince se succèdent dans ce douloureux devoir; et la nuit surtout, avec cette psalmodie de l'office des morts qui ne cesse pas un instant, ce doit être une bien cruelle épreuve.

«J'ai beaucoup causé avec Boismilon, que j'ai ramené à Paris, où il va tous les soirs assister à la lente agonie de sa sœur. La princesse ne songe pas du tout à être régente; elle ne revendique que l'éducation de ses fils; elle ne sait même pas si elle aura l'administration de leurs biens. Je trouve qu'il y aurait quelque chose de bien rigoureux à l'en priver. Du reste, la question de la régence continue d'être très chaude. Thiers est arrivé, et c'est lui qui décidera son parti pour ou contre le duc de Nemours. Je crois malheureusement qu'il n' y a pas pour le moment autre chose à faire.

«Dis à M. de Bouteiller que son adresse (i) est très bien faite et qu'il n'y en aura pas beaucoup d'aussi bien tournées. Je vais l'expédier à Fain.

« Adieu, chérie. Le deuil qui plane sur nos têtes et qui remplit nos coeurs semble s'apaiser de plus en plus. Pour moi je me suis réveillé ce matin dans un accablement que je ne puis rendre. Toute cette dernière et sinistre semaine j'ai été soutenu par l'exaltation du chagrin et la nécessité d'écrire. Je vais être plus calme, mais je sens que je serai plus accablé et plus triste. J'irai te voir pour essayer de soulever ce fardeau si lourd et si douloureux. Adieu, bonne Henriette. Baisers à petite Amitiés à nos bons amis.i

(( Paris, mardi 19 juillet 1842, 9 heures.

t J'avais bien l'intention d'aller passer la journée avec toi, mais Armand m'a prié d'écrire encore aujourd'hui. Je me suis à peu près reposé hier; du moins je me suis couché à 11 heures du soir, et j'ai dormi assez paisiblement pour la première fois depuis notre malheur. Je n'ose te promettre de t'aller voir demain. Jeudi, le roi reçoit à Paris les grands corps de l'Etat. Peut-être pourrai-je m'échapper à la fin de la semaine, séjourner quarante-huit heures avec toi, et je le préférerais. Ne m'attends pas. Tu là accepteras quand je viendrai. Je suis allé dîner à Neuilly après avoir passé la journée à des travaux de

(1) L'adresse au roi rédigée par M. de Bouteiller, en sa qualité de maire de Montlignon.

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