‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 149 sur 271 · CHAPITRE XX. — JUILLET · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX. — JUILLET

à mon amour-propre que pénibles et douloureux à mon cœur. J'ai ensuite dîné assez mal chez Véry. Comme il pleuvait à verse, j'ai pris un cabriolet à 9 heures et demie et suis allé chez ma mère qui n'y était pas, chez Auvity avec qui j'ai longuement causé, et enfin au journal où je suis resté à corriger mon épreuve (le second-Paris) et à causer avec Sacy jusqu'à 1 1 heures. De Sacy est un bon esprit, calme, intelligent, réfléchi. J'ai trouvé en lui beaucoup d'espoir pour notre avenir politique. Il dit avec raison que le gouvernement représentatif a été créé et mis au monde pour pouvoir se passer de la supériorité des princes appelés au trône ou à la direction des affaires. Le duc d'Orléans était un homme supérieur; c'était une bonne fortune pour notre gouvernement nouveau. Le duc de Nemours est moins capable, mais il est honnête, il est sûr. Il laissera faire le bien; et, comme l'a dit le roi, il sera toujours fidèle à ceux qui gouverneront bien à sa place. Le gouvernement constitutionnel est assez fort pour supporter ces vicissitudes de la capacité des princes. S'il devait périr pour n'avoir pas toujours des hommes de génie à la tête des affaires, il valait mieux ne pas le fonder. Car il aurait alors les inconvénients des monarchies absolues qui périssent quand le souverain est incapable, sans avoir les avantages qu'on attendait d'une constitution libre, et on aurait de plus tous les désagréments de la liberté. Ainsi raisonnait de Sacy. C'est bien mon avis. Mais il y a au fond de moi quelque chose qui proteste contre ma propre raison. Tant que cette blessure sera saignante, la logique perdra son latin avec moi, et je suis presque au regret de t'avoir crue moins sensible en

Renvoyant cette tartine. Au fait, tu as tort de prendre au pied de la lettre le voyage de Florence dont je t'ai parlé. C'est là une de ces éventualités dont la prédiction échappe au désespoir, mais auxquelles l'esprit ne doit pas s'arrêter. La mort du duc d'Orléans a prouvé du moins à quel point ce pays veut la royauté, la dynastie, et quelle soif il a d'ordre et de repos. Depuis douze ans, des hommes se sont formés pour le gouvernement. L'armée est excellente et le duc de Nemours ne peut manquer d'y compter de nombreux partisans. Il y a autour de ce berceau d'un enfant ou de ce trône d'un vieux roi quatre princes en âge de combattre et de consulter. La bourgeoisie a le haut du pavé et veut le garder. A Paris, la garde nationale est dévouée et éprouvée. Et puis, la nécessité a scellé cet ordre de choses au sol de la France, et il faudra une rude secousse ou un bras énergique pour l'en arracher. Tu vois que nous sommes encore loin de Florence; mais s'il faut y aller, nous irons ensemble. Nous y trouverons dans quelque villa la médiocrité et le repos. Ce n'est pas là une perspective si désolante, et cela vaut mieux que de servir de chair au canon ou de gibier de prison aux républicains.

«Aujourd'hui je vais à Courbevoie à 7 heures, je dîne à Neuilly, et demain les réceptions. Elles commenceront suivant toute apparence à midi. Mais que notre ami vienne me voir à la descente de voiture, je pourrai lui donner peut-être des renseignements plus précis. Le : « Dieu protège la France» de M. de Rambuteau est au subjonctif. C'est un souhait! Il n'y a donc rien à reprocher à ce pauvre vieux.

«Je t'enverrai une lettre de ma sœur Hortense qui

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