CHAPITRE XX. — AOUT
« le public, qui ne le connaît pas, par le journal. J'ai c compté sur vous. Nous aimons votre manière d'écrire; c elle est noble et digne. Le roi ne veut pas d'une autre « plume que la vôtre pour ce travail auquel il attache « beaucoup d'importance. Il m'a chargé de vous le dire « Maintenant, voici toutes les pièces, harangues, réponses « de mon fils. Mettez dans tout cela votre style; ne chan- « gez rien seulement aux paroles de Nemours; elles sont c simples et modestes. Laissez-leur ce caractère. Et mainc tenant, adieu. Nous nous reverrons ce soir. 1 J'ai accepté comme tu penses bien, quoique avec un très grand calme et comme un homme qui depuis sept ans rend des services de ce genre et n'a jamais cherché à s'en prévaloir. Mais j'obtenais enfin ce que j'avais si longtemps désiré, une adhésion formelle, éclatante à la mission d'historiographe volontaire que je m'étais imposée, et cela dans des termes d'une bonté et d'une délicatesse dont le détail ne peut trouver place dans ce rapide récit. En quittant la reine, je lui ai demandé comment elle se portait : « Hélas! dit-elle, j'ai habitué ma pauvre machine à la « souffrance, à la douleur. Le corps ne souffre pas, c mais le cœur, monsieur Fleury, le cœur! 1 Et elle appuyait avec force sa main sur son cœur, et des larmes roulaient dans ses yeux rougis par cinq semaines de ces affreuses angoisses. Comme je quittais la reine, Madame me fit demander. J'allais chez elle. Son Altesse Royale était avec le roi, et j'attendis un quart d'heure pendant lequel j'examinai mes pièces. C'étaient des discours assez pauvres de fond et de style, des réponses du prince excellentes et quelques notes de Borel de Breteuil, rapidement
et négligemment écrites. Il n'y avait pas grand'chose à tirer de tout cela. Comme je réfléchissais au moyen de raconter, à distance, avec quelque intérêt, des choses que je n'avais pas vues, le roi me fit demander. J'entrai dans son cabinet, la reine y était. Le roi paraissait soucieux et préoccupé; et c'est en l'approchant de si près, ce qui ne m'était pas arrivé depuis le 1 3 juillet, que je m'aperçus des ravages que la douleur a faits sur son visage. Ses yeux, autrefois si vifs et si perçants, étaient mornes, ses joues creuses et amaigries (tout cela entre nous, ou du moins entre nos bons hôtes, ton père et toi). Cependant Sa Majesté parlait avec sa vivacité ordinaire. Quand j'entrais, il s'agissait du départ pour le château d'Eu qui devait avoir lieu le soir; mais un obstacle était survenu, le petit duc de Chartres avait la fièvre. Une consultation avait lieu en ce moment chez la duchesse, et le roi attendait le résultat avec anxiété et impatience, désirant partir et ne voulant pas laisser à Neuilly ni compromettre dans ce voyage ce cher enfant de son bien-aimé fils. J'arrivai au milieu de cette incertitude, et le roi se contenta de me dire : c Bonjour, mon- « sieur Fleury, nous allons causer quand j'aurai eu raison c de ce souci » Sur ces entrefaites, entrèrent la princesse Clémentine et la duchesse de Nemours, l'une pâle, amaigrie, portant trop visiblement la trace de cette longue douleur, l'autre fraîche et rose, brillante de santé, avec une teinte de mélancolie mêlée aux roses de son visage. Les princesses me voyant, s'approchèrent de moi; et bien qu'elles fussent vefnues chercher des nouvelles de la délibération médicale» leur première parole fut pour me remercier, et la seconde et beaucoup d'autres pour ajouter beau-