‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 155 sur 271 · CHAPITRE XX. — AOUT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX. — AOUT

coup de choses gracieuses à leur remerciemenit. Mon rôle consistait à m'incliner; ce que je fis une vingtaine de fois avec une exactitude qui me donnait intérieurement la conscience d'un embarras passablement ridicule.

«Cependant les médecins venaient de terminer leurs délibérations à quatre; car il y avait Blache, Pasquier fils, Guersent et Chomel, et plus on est de médecins, moins on s'entend. On les annonça au roi qui les fit entrer. Il y avait là le roi, la reine, Madame la princesse Adélaïde; les princesses étaient parties, mais la princesse Clémentine se tenait au dehors, sur l'appui de la fenêtre (le cabinet du roi est au rez-de-chaussée), et de temps en temps elle me donnait des commissions pour la reine qui ne voulait pas se déranger pour ne pas troubler l'entretien du roi, et de mon côté je tenais la princesse au courant de la discussion médicale. La duchesse d'Orléans était entrée dans l'intervalle en grand deuil de veuve, couverte d'un voile noir qui descendait jusque sur ses pieds et qu'elle mit de côté en arrivant. Elle vint à moi : «Je vous re- «mercie, monsieur. Vos récits m'ont arraché des larmes. Il « est vrai que je pleure facilement. Mais mon cœur ne « s'ouvre qu'aux choses bien senties et qui répondent à ma «douleur. Il y a si peu de personnes qui sachent ce que « j'ai perdu et à quelles angoisses ma vie entière est vouée ! 1 Tout cela dit avec accent, émotion et simplement, comme parlent les vrais chagrins. Nouvelle inclinaison de ma part, car au milieu de la gravité de toutes ces scènes d'intérieur, mon rôle commençait à devenir des plus compromettants. Les remerciements pleuvaient sur moi comme une douce et bienfaisante rosée, mais qui ne me trempait

pas moins jusqu'aux os et qu'il fallait recevoir immobile et la tête nue, sans oser ni avancer, ni reculer dans l'étroite enceinte du cabinet du roi où mes quatre médecins continuaient à pérorer d'importance. Blache était incontestablement le plus éloquent des quatre. La duchesse s'était assise et Madame Adélaïde avait profité d'une pause pour venir à moi et me remercier, elle^ avec plus d'effusion, plus d'entraînement, plus de paroles qu'aucune autre des princesses; ce qui n'était pas peu dire. Mais j'étais rendu et je commençais secrètement à crier grâce !

«La délibération avançait Les uns disaient : «Le duc «de Chartres ne peut pas partir. • Les autres : «Le comte «de Paris ne peut pas rester. Il lui faut les bains de mer.» Le roi disait : «Je ne puis pas rester pour Chartres et «partir pour Paris.» La reine disait : «Envoyons Paris et «gardons Chartres.» La duchesse disait : «Je ferai ce que « voudra le roi, mais je ne voudrais me séparer ni de l'un « ni de l'autre de mes enfants. — Eh bien ! restons jusqu'à «lundi prochain, dit le roi. Chartres guérira. Paris at- « tendra quelques jours. Y a-t-il un grave inconvénient à « cela? » — Aucun, disaient les uns; peut-être, ajoutaient les autres; et la discussion recommençait. La reine l'a terminée en demandant si le comte de Paris pourrait, en prenant de temps en temps deux bains par jour, rattraper le temps perdu. On a répondu oui; le roi s'est décidé; on a appelé Fain, et les ordres d'ajournement du départ ont été donnés séance tenante.

«Le roi m'a alors emmené dans un salon voisin. Il m'a exprimé le désir que, parmi les pièces que m'avait remises la reine, il y en eût de réservées pour le journal du

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