CHAPITRE XX. — OCTOBRE
paraît immense. Hier, en regardant sur la carte, mes yeux se portaient avec douleur sur ce point qu'on nomme Paris, non pour ce que j'y ai laissé de bruit, de mouvement, de jouissances mondaines, de plaisirs étourdissants, mais pour le petit coin où je sais que tu vis, douce, bonne et tendre amie, et pour cet enfant qui croît à tes côtés. C'est là que j'ai laissé mon cœur. Je me découvre ensuite chaque jour moins de goût à ces voyages à bride abattue, où personne, bien entendu, ne consulte vos goûts, ni vos convenances avant d'agir. Je sens qu'il faut être très jeune pour être attaché à la destinée errante des prijnces et que la stabilité convient à l'âge mûr. Je n'exclus pas les voyages, et je sens même que je les aimerais beaucoup, les faisant avec toi et à mon aise. Mais ce continuel souci de laisser derrière soi tout ce qu'on aime et qui vous aime, pour courir avec mille incertitudes après le char brillant qui emporte les princes, même les meilleurs, dans une sphère si étrangère, si insoucieuse et si indifférente à la nôtre, ce n'est plus un plaisir. Tu vois que je t'ouvre mon cœur, comme toujours, et que j'écris sous l'impression du moment. J'ajoute que je n'ai qu'à me louer d'ailleurs de la politesse affable du prince de Joinville et de la bonne humeur de son frère. Hier nous avons visité le château de Blois, et si tu as lu les Barricades et les Etats de Blois de M. Vitet, tu sais l'intérêt historique qui s'attache à ces vieilles murailles. Nous y avons été ciceronisés par un imbécile de concierge qui a fort amusé les princes, bien qu'il fût grossier et bête à faire peur. Quand le duc d'Aumale, poussé à bout, lui riait au nez, l'homme lui disait : «Qu'est-ce que vous avez à rire, vous?i Les b et les / ". 20
volaient sur ses lèvres. C'était dégoûtant L'incognitQ des princes a été trahi à la fin par les deux louis qu'ils ont laissés à cette bête brute qui est devenue tout à ce: p servile et rampante et nous a accompagnés jusqu'à la porte avec les plus incroyables salamalecs. Nous sommes arrivés au château d'Amboise de nuit, et après la messe et le déjeuner nous en ferons la visite A œ soir donc ou à demain; car j'ignore où nous nous arrêterons. Personne ne le sait et je crois que le prince de Joinville ne le sait pas lui-même.
t Donne-moi force nouvelles de notre enfant Oh ! combien je désire qu'elles soient bonnes.
«Rappelle-moi par le télégraphe s'il le fallait, ce qu'à Dieu ne plaise. »
« Nantes, mardi n octobre 1842, 10 heures du matin.
«Je suis ici depuis hier 4 heures de l'après-midi, et voici, ma chère bonne chérie, comment j'y suis arrivé. Les princes n'y sont que depuis hier au soir, 8 heures. D'Amboise, nous étions allés coucher à Tours où nous avons passé une demi-journée et la nuit Du moins, c'était le programme convenu, et le lendemain lundi tout le monde devait s'embarquer sur Tlncombustible de la Loire et la descendre jusqu'à Nantes. Mais les princes viennent en Bretagne, l'un pour visiter des propriétés, bois, landes, prairies, que le roi lui destine du côté de Savenay, à quinze lieues d'ici, sur la route de Vannes; l'autre, le duc d'Aumale, pour se rendre à Châteaubriaht, où il a des forêts. On s'était entendu de Paris pour avoir à sa disposition