CHAPITRE XX. — OCTOBRE
fort (1) est un homme charmant, très gentleman, bon vivant, distingué et spirituel. Hernoux est un marin de haute portée, une intelligence de haut bord, qui cale vingt pieds d'eau, mais inégal, fantasque, bourru et colère à faire peur. Le moindre petit caillou qu'il rencontre sur son chemin le fait hurler, et hier soir en rentrant il a eu un accès de fureur contre son domestique qui m'a fait fuir. Si je suis comme cela, sois assez charitable pour me le dire bien vite, afin que je me corrige. Du reste nous vivons bien ensemble. M. Touchard, officier du prince de Joinville, est la perfection du genre. Tu vois qu'il n'est pas impossible d'aller ainsi jusqu'à Brest, et c'est bien mon avis, si rien ne s'y oppose. Je désire que tu m'écrives encore le 14 pour Brest.
c Adieu, ma bonne chérie. On sonne le déjeuner. Le duc d'Aumale arrive d'une longue promenade et il me demande. Je n'ai donc plus que le temps de t'embrasser, mais je le fais par la pensée, comme si j'étais encore avec toi sur ce palier du grand escalier où je t'ai fait mes adieux et où tu t'es montrée si excellente, si bonne, si sensible, si aimante. Quel bonheur, de se sentir aimé avec cette vivacité et cette constance. Pour moi, je sens que mon cœur te rend en amour profond et inaltérable tous ces témoignages de ton affection pour moi. Je ne t'ai jamais tant aimée ! Ma tendresse pour toi est dans sa période croissante, et il n'y aura qu'un terme à cette croissance, ce sera le jour qui rappellera pour nos contemporains la fable de Philémon et Baucis. Tu sais que c'est notre formule. •
(1) Aide de camp du duc d'Orléans.
3io CORRESPONDANCE DE CUVILLIER-FLEURY
« Nantes, mercredi 12 octobre 1842, 6 h. de l'après-midi.
t Ma chère bonne chérie. J'espère que cette lettre est la dernière que je t'écris de Nantes, et que nous en partirons demain, bien que je n'en sois pas sûr, tout ne devant être décidé que ce soir, après le dîner, et quand le duc d'Aumale sera revenu de Châteaubriant II a fait ce voyage avec M. de La Haie-Jousselin seul et je n'ai pas eu à me formaliser de cette préférence, car il m'avait proposé d'être du voyage; mais il aurait fallu pour cela emmener plusieurs voitures, risquer le manque de chevaux et s'exposer à" rester en route. Le prince était pressé. Je n'avais aucune envie de faire inutilement ces quarante lieues. Il est parti ce matin dans sa calèche côte à côte avec son intendant, et je suis resté à dormir fort paisiblement pendant que ses quatre chevaux ébranlaient les murs de notre hôtel. Jamin et Beaufort sont également restés; et M. de La Haie-Jousselin, qui passe pour un député légitimiste et qui a compté dans ses dernières élections un grand nombre de voix de cette couleur, va se trouver tout à fait démantelé auprès de ses anciens coreligionnaires politiques. Ce voyage seul à seul avec un fils de roi est un événement qui occupe la ville de Nantes; et quant à moi qui, étranger à l'administration du prince, n'aurais paru là que comme une cinquième roue à un carrosse, je ne regrette pas d'avoir contribué à ce tête à tête, et je crois qu'il était du goût de mon jeune prince. J'ai du reste passé une matinée très agréable. Le prince de Joinville m'a conduit visiter une fabrique de conserves pour la