‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 162 sur 271 · CHAPITRE XX. — OCTOBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX. — OCTOBRE

marine conçue dans des proportions gigantesques et qu'il favorise à bon droit Quand on entre dans cet établissement, on se croirait dans quelque temple dédié au dieu des Gourmands, si ce dieu existe, et je le crois. Il y a d'immenses piliers et des colonnes tout à fait colossales formées avec des boîtes des comestibles les plus raies et dont le titre seul fait venir l'eau à la bouche : pâtés de bécasses truffés, pâtés de Chartres, aloses à l'oseille, filets de turbots, fricassées, coulis, suprêmes, etc., etc ; tout cela rangé dans un ordre admirable et avec une recherche d'architecture digne d'un meilleur emploi; sans parler d'une odeur exquise qui est l'atmosphère de ce pandémonium de la gastronomie. Ajoute que j'étais à jeun, devant déjeuner à midi chez M. de Boûteiller et n'ayant pas assisté au déjeuner du prince. Le prince de Joinville a été accueilli à son entrée et à sa sortie de cette manufacture de ratatouilles avec un intérêt manifeste, et il s'est embarqué sur la Loire pour aller visiter une grande usine de machines à vapeur à Indret; moi, je me suis rendu en toute hâte chez les Boûteiller où j'ai été reçu très gracieusement et où j'ai fait un prodigieux repas de poissons, huîtres, crevettes, etc., etc., le tout assaisonné par le charmant sourire de mon aimable hôtesse. On a parlé de toi dans les termes du souvenir le plus flatteur.

t J'ai fait ensuite une grande promenade à travers la ville, un peu à l'aventure, et me voici tout voisin de l'heure du grand dîner final, que les princes donnent aux autorités. On n'attend plus que le duc d'Aumale. Il va falloir se mettre en uniforme et fonctionner d'importance. Ce n'est pas gai. Mais après tout, c'est le premier ennui

3i2 CORRESPONDANCE DE CUVILLIER-FLEURY

de ce genre que nous ayons eu, et il faut l'avaler galamment. i

« Lorient, vendredi 14 octobre 1842, 7 heures du soir.

c Je veux t'écrire un mot encore, avant de quitter cette ville où nous venons d'arriver et où nous resterons très peu. Nous courons depuis Nantes d'une course tellement effrénée qu'il m'a été impossible de te donner un mot de nouvelles. Hier soir nous devions coucher ici, et puis tout à coup, à la sortie de Vannes, le prince de Joinville a changé d'idée et nous avons pris le chemin d'un domaine que le roi possède en plein Morbihan, à six lieues de la ville, et qu'il avait chargé son fils de visiter. On y arrive par un assez beau chemin, mais au milieu d'un pays affreux, couvert de landes, habité par des sauvages, dont quelques-uns cependant touchent à la civilisation par les coups de fusil qu'ils lui tirent de temps en temps sous le nom de réf ractaires. Lanvaux, où est situé .ce domaine, est au centre de la portion de la Bretagne où la chouannerie fut si violente pendant la première révolution et où elle se réveilla assez vive pour livrer bataille en 1831. C'est une assez grande masure en pleine lande, avec un bois de l'Etat sur un coteau voisin, une forge à ses pieds, et des marais exhalant la fièvre tout à l'entour. Nous y avons soupe chez l'inspecteur qui avait la fièvre, avec sa femme qui venait de l'avoir et son enfant qui en était tout pâle Par bonheur, c'était le jour de l'approvisionnement pour la quinzaine, et nous avons eu bonne chère au service de nos appétits fort aiguisés. Quand il a fallu se coucher je

Page 1