CHAPITRE XX. — OCTOBRE
tombais de sommeil; il n'y avait pas de lits. On nous a offert à trois d'entre nous, d'aller à la forge où nous trouverions bonne hospitalité chez un Anglais qui en a le fermage; et en effet, sauf l'ennui d'aller chercher un gîte pour la nuit, à travers les brouillards d'un marécage, nous avons rencontré bon accueil chez cet enfant de la Grande- Bretagne visiblement exilé dans la petite, où il s'occupe, dit-on, à refaire sa fortune. A quel prix, bon Dieu! j'aimerais mieux manger du pain sec toute ma vie que des ortolans en pareil lieu ! Bref, on y dort bien, moyennant qu'on n'ait pas trop peur des chouans et des réf ractaires. La maison occupée par les princes était entourée de gendarmes et un détachement de fantassins circulait dans la lande pour protéger leur sommeil. «Passe une nuit, nous « avait dit notre Anglais, mais je ne vous conseillerai pas « d'y rester huit jours ! »
«Au fait, ce pays a très mauvaise renommée et je lui ai trouvé je ne sais quel air hostile, sournois et méchant, qui n'était guère rassurant il y a dix ans, au fort de la réaction légitimiste. Aujourd'hui ce pays n'est qu'ennuyeux et bête. Les paysans ont l'air de sauvages pétrifiés au milieu de leurs bruyères, mais ils ne m'inspirent que cette sorte de sentiment qui n'est pas du mépris, qui ressemble un peu au dégoût et où il y a plus de compassion que de colère Conséquemment à ces réflexions, j'ai dormi sept heures sur les deux oreilles sans interruption aucune et comme je n'ai jamais dormi peut-être de ma vie. A six heures, un rayon de soleil éclairait ce purgatoire breton. Je me suis levé. Nous avons pris congé de nos hôtes après un excellent déjeuner, et nous voici à Lorient, d'où, après
3i4 CORRESPONDANCE DE CUVILLIER-FLEURY
un excellent dîner,%nous tournerons le cap à Quimper-Corentin pour coucher demain samedi 15 a Brest. Le prince ira s'établir à son bord aussitôt après son arrivée, et suivant toute apparence je prendrai ce jour-là même congé du duc d'Aumale. Lundi 17 nous quitterons Brest, Hernoux et moi, et coucherons à Saint-Brieuc, le 18 à Rennes, le 19 à Alençon, le 20 à Dreux, le 21 à Paris. Il y aura juste huit jours que j'aurai quitté cette ville de mon choix et de mon cœur, et j'ai hâte d'y revenir. Nous arriverons peut-être plus tard dans chacune de ces villes, si nous restons à Brest plus que je ne le crois, mais pas plus tôt.
«Nous sommes parvenus à rendre nul l'inconvénient de notre voiture à quatre places, en allant à tour de rôle sur le siège, et tout est pour le mieux. Ce pays est d'ailleurs curieux à visiter, et revenu, je serai bien aise de Tavoir vu... mais mon cœur n'est pas là.»
« Brest, dimanche 16 octobre 1842, 9 heures du matin.
« Il m'est arrivé à Lorient ce qui arrive à peu près partout quand on voyage avec les princes, d'être tellement pressé, bousculé, circonvenu, empêché, qu'il est impossible de rien faire de sérieux, et je compte parmi les plus douces choses, parmi les plus sérieuses, celle d'écrire à ma chère femme. Nous étions quatre dans une petite chambre comme serait la mienne de Paris, et il a fallu s'habiller là en toute hâte pour le dîner de la préfecture maritime. Pendant que ces messieurs se récuraient des