CHAPITRE XX. — OCTOBRE
pieds à la tête, j'ai demandé une plume quelconque et un papier quelconque et je t'ai écrit, à la grande édification de mes compagnons de route et du prince, qui a dit très sérieusement : «M. Fleury a raison.»
c Enfin, nous voici à Brest! Nous sommes venus de Lorient ici sans arrêter, si ce n'est une heure à Quimper, je ne sais pourquoi, vu qu'on n'a fait qu'y manger une soupe à l'oignon, suivant l'invariable usage du duc d'Aumale, et il était 4 heures du matin. Quel régal! et quelle heure pour un pareil festin ! Rien ne peut donner une idée de ce qu'on a à souffrir de l'état des chemins depuis Quimper jusqu'à Landerneau. Imagine des côtes presque à pic, qui vous prennent les montagnes de front, au lieu de tourner autour comme c'est aujourd'hui le procédé des ingénieurs, en sorte qu'avec une lourde voiture comme était la nôtre, il fallait mettre le sabot vingt fois par relais, marcher au pas presque tout le temps, et courir mille risques soit à la montée, soit à la descente. A une de ces dernières, un cheval dont le trait a cassé a été jeté de côté par l'impulsion de la voiture et tué sur place. Sans une excessive prudence, l'habileté des postillons et la vigilance de tous, il y aurait eu de quoi se rompre les os. Il n'y avait pas d'exemple qu'une si lourde voiture ait jamais passé par ces affreuses routes qui ont l'air de véritables guet-apens pour les voyageurs. Plusieurs fois les chevaux ont refusé d'avancer davantage, et nous nous trouvions arrêtés, suspendus sur une côte escarpée entre ciel et terre et menacés de refaire à reculons la route que nous venions de parcourir. Tu penses bien qu'il n'est guère possible de dJormir dans une voiture ainsi ballottée; aussi ai- je passé une
triste nuit, et hier soir je tombais de sommeil au dîner de la Préfecture maritime qui a duré deux mortelles heures. Au salon, j'ai pu juger quelle importance donne à un mortel quelconque dans une ville de province sa collaboration au Journal des Débats. Le préfet, le député, le curé de Brest, beaucoup d'autres m'ont abordé, entouré et fort bien traité. Mais je voyais trouble, mes yeux se fermaient involontairement, la chaleur était suffocante, et le dîner m'avait éreinté, quoique j'y eusse fait peu d'honneur. Par bonheur, pendant que je jouissais de ces conversations officielles, au moment où j'allais tout à fait perdre contenance, les princes sont partis, je les ai suivis. Le duc d'Aumale, fatigué, s'est couché.
« J'ai lu tes chères lettres que j'avais en poche depuis trois heures, sans avoir pu les décacheter; puis délicieusement réveillé par cette lecture d'une douceur ineffable, j'ai pu procéder aussi à la lecture de quelques-uns de mes journaux, et me mettre ainsi au courant de toutes choses.
«... Interrompue par la nécessité de m'habiller. Nous «déjeunons à 10 heures. A ce soir donc.»
« 5 heures du soir.
«... Les princes sont partis à 3 heures par une belle brise du N.-E. qui les poussera à Lisbonne en trois jours, si elle dure. J'ai quitté le duc d'Aumale avec bien de l'attendrissement, comme tu penses bien, et il a été gracieusement aimable pour moi.
«Je n'ai qu'à me louer du prince de Joinville, qui m'a pressé deux fois les mains très fortement, et je crois que