‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 165 sur 271 · CHAPITRE XX. — OCTOBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX. — OCTOBRE

ce voyage ne m'a pas nui dans son estime. Il est impossible d'être meilleur.

c Demain je te raconterai ce départ, si je n'ai pas mieux à te dire. Mais le pittoresque du tableau magnifique que j'avais sous les yeux était un peu obscurci par mon chagrin. Toute la ville était sur les falaises qui dominent cette immense rade; les bâtiments pavoises, les canons retentissants. La Belle-Poule a appareillé très coquettement et avec une prestesse infinie. Un quart d'heure après elle avait disparu sous l'horizon. Je suis revenu à terre avec le préfet maritime, qui m'a retenu à dîner. Demain je dîne chez le receveur général, et mardi je pars pour aller coucher à Saint-Brieuc, et le reste comme je te l'ai dit

«...Adieu donc. J'ai reçu ici un accueil dont j'ai été touché jusqu'au fond du cœur et je laisserai, je l'espère, quelque regret au bon amiral que j'ai payé en attentions de toute espèce. C'est un homme de cœur et un poète, je veux dire un esprit plein de poésie, de liberté, d'élan; à son âge, et sous son uniforme de marin, c'est quelque peu rare. Le dîner du receveur général était magnifique; mais j'aime mieux le sans façon d'ailleurs très confortable du bon amiral. »

ce Brest, mardi 18 octobre 1842, 11 heures.

c Je viens de déjeuner avec l'amiral qui veut absolument me conduire lui-même dans le port, faire la visite des grands établissements qu'il contient. C'est presque un tour de propriétaire. Je n'ose donc espérer d'être bientôt

libre, et je t'écris ces quelques mots pour que, si la liberté me manque ce soir, tu aies cependant de mes nouvelles. J'achèverai en rentrant et avant d'aller dîner chez le receveur général. Si j'acceptais toutes ces politesses qui m'assiègent, je dînerais trois ou quatre fois par jour. L'amiral Grivel, préfet maritime de Brest, a justement ma préférence. C'est un excellent homme d'abord, et un homme très spirituel ensuite, fort instruit, grand humaniste, citant Horace et Virgile à brûle-pourpoint. Tu penses bien qu'avec de pareils intermédiaires nous n'avons pas tardé à être bons amis. Aussi avons-nous passé hier une soirée de grave causerie jusqu'à 9 heures. Aujourd'hui, c'est le tour de la marine. Je me passerais bien de cette visite, n'aimant rien tant que d'aller et venir et me promener à mon aise dans les villes que je ne cobinais pas. L'officiel m'assomme. Mais il n'y a pas moyen de refuser. Il y a des politesses assassines auxquelles il faut se résigner. Celle de l'amiral est charmante et je m'y laisse aller tout naturellement. Le temps continue à être prodigieusement beau. Les princes ont du bonheur. La brise qui les a pris à Brest, les portera à Lisbonne, et quelquefois on attend un pareil bonheur un mois sans l'atteindre. Mais comment parler de bonheur? Il faut rayer ce mot-là de l'histoire de la dynastie. Tous les petits bonheurs du monde feront-ils jamais contrepoids à l'affreuse catastrophe dont nous portons le deuil ? Et combien ce jeune infortuné duc d'Orléans était présent partout par le bien qu'il a fait, dans la marine et dans l'armée! Il n'était jamais venu à Brest et Brest est plein de lui.

a Je vois ici une petite fille de neuf ans qui a eu le

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