CHAPITRE XXI. — AVRIL
Jeudi 20.
Mariage à Saint-Cloud de la princesse Clémentine (1). Tristesse du roi au début de la cérémonie. Signature du contrat. Le roi nous fait signer ; je passe le premier, un peu embarrassé. Puis, Sa Majesté lève la séance sans attendre les autres signatures. Cérémonie religieuse. Accompagnement de tonnerre :
...Fu/sere ignés et conscius œther Connubii...
Discours de l'évêque de Versailles. Onctueux, bien dit. Lecture de l'acte religieux qui dure une grande demiheure. Signature. Le salon. La reine nous remercie L'attitude de la princesse était parfaite de mesure, de timidité intelligente; elle était d'ailleurs charmante.
Samedi 22.
Nous allons à la première représentation de Lucrèce, par Ponsand. Emeute à la porte. Animation extraordinaire dans la salle. Alexandre Dumas déblatère contre la pièce pendant les entr'actes. Œuvre de jeune homme, verve, abondance, plus de sens au fond que l'âge n'en comporte, dans la forme, beaucoup de recherche et de trivialité affectée : des vers, tels que :
Je réserve mon ombre à toutes les pâleurs;
... Le bouclier du bonheur domestique
Me rendant moins sensible à l'injure publique ;
(1) La princesse Clémentine épousait le prince de Saxe-Cobourg-Gotha, frère de la duchesse de Nemours.
une surabondance souvent fatigante de dissertations politiques, de digressions purement descriptives, un luxe d'images étourdissant. Malgré ces défauts, un talent de style très net entre les deux écoles, plutôt romantique cependant ; imitation de Shakespeare pour le détail des mœurs ; Romains romantisés ; Brutus n'est pas un ambitieux avide de commandement, mais un fanatique, qui prépare froidement la délivrance de son petit pays. Le premier acte, c'est Collatin revenant chez sa femme avec Sextus et la trouvant occupée à filer. Le deuxième, c'est Brutus qui se dévoile. Le troisième, c'est Sextus qui donne congé à Tullie, épouse adultère du fou. Apparition très peu dramatique de la sibylle de Cumes. Le quatrième, c'est le viol. Dialogue éternel et sans vigueur ni éclat ni effet Le cinquième, c'est le suicide de Lucrèce. La dernière scène est le transport du cadavre au milieu des clameurs du peuple. Cet acte est le plus faible II a failli compromettre le succès de la pièce. Mme Dorval y est atrocement mauvaise; aucune émotion, aucune violence dans sa douleur. Le succès a été complet.
Dimanche 23.
Dîné au château. La princesse Clémentine est présente Affluence le soir dans les salons. M. de Barante, enthousiaste de Lucrèce, dit que ce qui distingue cet ouvrage, c'est que l'auteur y dit bien ce qu'il veut dire ; oui, mais il ne le sait pas toujours.