CHAPITRE XX
LETTRES DE CUVILLIER- FLEURY A Mmo CUVILLIER- FLÊURY PENDANT LE SÉJOUR DE LA REINE D'ANGLETERRE AV CHA TEAU D'EU (i).
« Château d'Eu, le 2 septembre 1843, 8 heures.
«Je suis arrivé ici ce matin. J'ai fait bonne route par une belle nuit; la voiture avait été raccommodée et roulait comme sur un velours. A peine arrivé, on m'a dit que la reine d'Angleterre était en vue, que Ton entendait le canon... Il était onze heures. La reine vient d'Amiens. Il en est sept. La journée s'est passée à l'attendre et à avoir à chaque instant de fausses alertes très fatigantes; on avançait les voitures et puis on les renvoyait; et si une porte se fermait avec bruit, on disait : Voilà le canon. Ce manège a duré fort longtemps. Nous en avons été dédommagés par l'arrivée de la reine et la magnificence du spectacle que nous avons eu sous les yeux. Je te dirai tout cela dans le Journal des Débats; car, hélas ! il faut que j'écrive trois colonnes avant de me coucher. En ce moment, on appelle pour le dîner où je reverrai la reine mieux à
(1) Les lettres qui suivent comblent en partie une nouvelle interruption du Journal, du mois d'août au mois de décembre 1843.
354 CORRESPONDANCE DE CUVILLIERFLEURY
Taise. Elle est petite, rouge en couleur, de beaux yeux, un air aimable. Le moment où elle a embrassé la famille royale a été plein d'émotion. On lui a fait une réception admirable. On ne dit pas ce qu'elle restera ici, ni si elle ira à Paris.
c Je prévois de grandes difficultés pour mon travail. La reine m'a dit d'être fort modeste sur le fait de la visite de la reine d'Angleterre, et Guizot veut une fanfare. Ensuite le ministre est chargé par le roi de me demander communication de mes articles à cause des difficultés diplomatiques qu'ils pourraient susciter, si je m'abandonnais trop à ma verve descriptive. Adieu. •
« Eu, mardi 3 septembre.
c Ce soir il y a un concert auquel ma qualité d'historiographe me condamne à assister. Hier nous en avons eu un très beau, mais j'ai dû m'en aller avant la fin pour en rendre compte, et encore n'ai- je pu qu'en donner le programme écourté.
«Décidément la reine d'Angleterre n'est pas belle ni imposante, mais très gracieuse. On dit que sa grâce même n'est pas constante et qu'elle est sujette à des bourrasques comme la mer qui baigne les côtes de son Angleterre. Le prince est froid, poli, fadement beau, tristement, comme quelqu'un que son état ennuie. Je le crois bien ! Mon article est arrivé. Les aides de camp sont furieux que je ne les aie pas nommés, comme si c'était une nomenclature que j'eusse à faire et comme si le public avait grand intérêt à savoir si c'était Pierre ou Paul qui était auprès du roi.