‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 186 sur 271 · CHAPITRE XXII. — SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII. — SEPTEMBRE

car l'air des bois donne un appétit formidable. On avait pourtant déjeuné à onze heures et Ton va dîner; total : trois grands repas en moins de dix heures. Cela fait compensation avec les gens qui ne dînent pas du tout Hélas ! le nombre en est plus grand que celui des convives de la royauté.

cLa princesse Clémentine m'a de nouveau demandé de tes nouvelles, au milieu du brouhaha du mont d'Orléans, et elle avait vraiment du mérite de penser à toi dans ce bruit d'une fête.

cLa reine d'Angleterre part jeudi matin. Elle n'ira pas à Paris. 1

u Eu, mercredi 6 septembre.

t Je t'ai quittée hier pour me rendre au concert du roi. Oh ! combien j'ai été mal inspiré, et que j'aurais bien préféré ne rien savoir et ne rien voir de ce qui s'y est passé. Juge de mon étonnement lorsqu'en entrant dans la 9alle et en jetant les yeux sur les exécutants qui le composaient, j'aperçois... devine... Vivier en personne, son cor à la main. Je vais à lui, je le félicite de l'heureuse étoile qui Ta amené. Il me dit qu'il y était déjà la veille, qu'il m'avait vu sans que je le visse Auber l'avait invité, sur sa bonne renommée, à jouer un solo de cor devant Leurs Majestés, et l'infortuné, sur une telle offre, avait accepté. Moi, je ne l'avais jamais entendu jouer du cor, et je pensais, sauf quelques tours de force accoutumés, qu'il en jouait comme tous ceux qui en jouent biea J'étais donc tranquille et satisfait. La première partie du concert étant

terminée, pendant l'intermède, je vais de nouveau auprès de Vivier, et je lui recommande bien de ne pas trop sacrifier à la difficulté, de chercher plutôt le gracieux et l'agréable que le malaisé qui ne plaît jamais aux amateurs et que les connaisseurs seuls apprécient Or, tu vas voir comment mon conseil fut suivi. Son tour arrive, après une délicieuse symphonie (la Pastorale) de Beethoven. Il paraît, s'avance et commence au milieu du silence le plus religieux, les trois reines (i) à deux pas de lui, le roi pouvant presque toucher la basque de son habit, et, en arrière de Leurs Majestés, les princes et les princesses autour d'une table ronde, et, derrière, la foule dorée et ennuyée des courtisans, parmi lesquels tu peux me compter. J'étais, à vrai dire, en ce moment, dans une certaine anxiété, songeant à l'intérêt que ce jeune artiste inspire à nos amis et à l'audace d'un pareil début.

« Il commence donc, penché sur son instrument, dans la position du corps la plus grotesque et poussant les sons avec une précipitation et une vivacité des plus étranges. Cela ne ressemblait à rien de connu, je l'avoue, mais aussi à rien d'agréable; c'était dur, strident, essoufflé, poussif, et c'était affreux à entendre comme à voir. Au bout de quelques minutes de cet exercice, l'assistance n'y a pas tenu. On se mordait les lèvres au sang pour ne pas rire, et l'attitude de la famille royale était surtout digne de compassion à cause de la dignité qui résistait en elle à l'irrésistible effet de cette parade. Enfin, la bombe

(i) La reine Marie- Amélie, la reine Victoria et la reine des Belges.

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