‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 187 sur 271 · CHAPITRE XXII. — SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII. — SEPTEMBRE

éclate. La reine des Belges paît d'un fou rire, puis toutes les princesses à la fois, faisant mine de se parler, toussant, prenant leurs mouchoirs, faisant enfin tous les manèges qui pouvaient les sauver, mais succombant à la contagion du rire qui est, tu le sais, d'autant plus inévitable que le rire est plus défendu. La reine Victoria et la nôtre tenaient ferme, lorsque, tout à coup, à un mot lancé par le prince de Joinville, je les vois se dérider, se retourner, ne sachant plus quelle contenance garder. C'était un sauve-qui-peut général, moins le roi, toutefois, qui écoutait avec un sang- froid admirable et surtout bienveillant, moins aussi la princesse Adélaïde qui criait pour couvrir le scandale de cette hilarité : t Mais c'est un talent bien extraordinaire ! » du ton le plus aimable Cependant Vivier poussait des soupirs sans se déconcerter; il n'avait pas l'air de jouer du cor, mais de souffler des pois dans un tube de cuivre. Enfin, après un finale d'un grotesque étourdissant, il a cessé son ramage, a salué et est retourné à sa place, comme s'il eût obtenu le plus beau succès du monde. Le roi s'est approché d'Auber et a paru lui demander compte de cette comédie. Madame Adélaïde est allée à Vivier et l'a complimenté avec une bonté charmante. Le concert a fini, les musiciens sont partis; alors on s'en est donné à cœur joie, les rires, plus ou moins contenus par le respect de l'assistance, se sont donné carrière. On riait en parcourant les corridors pour rentrer chez soi; les Majestés riaient, les Altesses riaient; je n'ai jamais rien vu de pareil ; et, par bonheur, le seul qui n'ait pas ri et qui ne se soit pas aperçu qu'on riait, c'était Vivier. Il y a des grâces d'état.

«On va faire une grande partie en forêt de deux à six heures et je te quitte.

«La reine d'Angleterre part demain matia Demain soir, ma mission sera finie.

« Ce matin, Guizot m'a dit : «Vous avez eu plein succès, «monsieur, et des deux côtés de la Manche.» Le roi m'a salué ce matin avec un visage d'un sourire très significatif; mais si j'ai mérité des éloges, ils viendront après le départ de la reine. On l'aperçoit maintenant, mais on ne lui parle guère, le respect tient à distance.»

<( Eu, vendredi 8 septembre 1843.

«Hier soir ma soirée, comme ma journée elle-même, a été employée à raconter le départ de la reine Victoria. Par bonheur pour elle et par malheur pour son historiographe, ce départ a été accompagné de circonstances qui ont singulièrement allongé mon récit II faisait une matinée admirable; le coup d'oeil de la mer était magnifique; la séparation a été longue et le récit ne finissait plus. Tu le liras dans le journal. La veille j'avais failli manquer l'estafette, parce que j'avais envoyé mon paquet après minuit Je savais que le roi se coucherait de bonne heure, s'étant levé le matin à cinq heures, et je ne voulais pas m 'exposer à manquer le courrier de nuit qui porte mon travail avant quatre heures à Paris. Voilà toutes mes raisons pour ne t'avoir pas écrit

«Ma mission ici est terminée. Nous sommes rentrés dans le repos absolu. Il m'a fallu pourtant me lever ce matin encore à cinq heures, pour assister au départ de la

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