‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 208 sur 271 · CHAPITRE XXIV. — NOVEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV. — NOVEMBRE

dans le golfe de Naples où l'intention des princes était d'arriver incognito, afin de ne déranger personne avant le 20, jour fixé pour leur débarquement et qui paraissait convenu entre les deux cours. Mais, bah! est-ce qu'on arrive incognito avec une vapeur de la force de 900 chenaux! c'était une prétention chimérique. L'événement l'a bien prouvé. Au moment où je t'écrivais, déjà nous étions signalés à terre, et le télégraphe en portait la nouvelle à Naples. Les télégraphistes, stupéfaits à la vue de ces immenses steamers, écrivaient : deux bateaux à vapeur gros comme des vaisseaux! A Naples, on savait ce que cela voulait dire. Aussi la sensation fut-elle grande à la cour, qui ne se préparait à recevoir les princes que le lendemain, et qui était en ce moment occupée d'un gala à l'occasion de 1a fête de la reine mère. Le roi donna aussitôt des ordres pour la réception des princes; on fit tout préparer à Chiatamone, et pendant que nous dînions tranquillement à bord, dans le magnifique entrepont du Gomer> notre dîner cuisait dans les casseroles de la cuisine royale. Tu verras tout à l'heure qu'il n'a pas été perdu. Le prince de Salerne (i),en apprenant la prochaine arrivée de son futur gendre, ne s'était pas tenu d'aise, et il était allé chez lui pour se disposer à rejoindre en rade l'escadrille qui nous amenait. Cependant nous avancions. Après avoir longé lentement l'île d'Ischia, nous étions entrés dans le golfe, et nous approchions sans nous presser du point de notre mouillage. Le temps était admirable. Le soleil s'était couché dans des flots d'or; la

(1) Père de Mme la duchesse d'Aumale.

mer étincelait d'un vert d'émeraude ou d'un rose éblouissant, suivant les reflets que lui envoyait le ciel, et nous attisions dans la contemplation de ce beau spectacle un appétit qui pourtant ne nous avait jamais fait défaut depuis notre départ de Toulon.

t Après dîner, nous remontons sur le pont, et nous nous rassemblons tous à l'échelle d'observation entre les deux roues du steamer. Nous apercevons la ligne de feu qui figure la terre habitée le long de Chaia; mais d'autres feux attirent les regards. Ce sont les vaisseaux de l'amiral Perseval qui se couronnent d'artifices et de flammes de Bengale pour nous montrer la route, nous faire honneur et surtout se préserver de cette terrible approche. Enfin nous mouillons. On entend l'ancre qui descend avec un grand bruit par seize brasses de profondeur. A ce moment la frégate est assaillie par des canots venus de terre et qui n'attendaient que cette halte pour avancer. On distingue des uniformes et des panaches. M. de Lutrott, premier secrétaire d'ambassade, monte à bord accompagné du commandeur Caraffa, chambellan du roi. Ils viennent annoncer que le prince de Salerne est là au bas de l'échelle, attendant le prince, que le roi lui-même est à Chiatamone et que son intention est de conduire Leurs Altesses au Grand-Théâtre, illuminât o a giorno, et où la famille royale est réunie. Stupeur à bord, où on espérait passer une nuit tranquille et sans cérémonie. Personne n'était prêt. Le duc d'Aumale, déshabillé (il était huit heures et demie), savourait sa dernière soirée d'indépendance et de célibat. Nous allons à lui. tLe beau-père est là!» lui crions-nous. Moment de surprise mêlée de mé-

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