‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 212 sur 271 · CHAPITRE XXIV. — NOVEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV. — NOVEMBRE

princes ne font que déjeuner avec nous. Ils dînent tous les soirs chez le roi où le prince de Joinville a la plafce d'honneur entre les deux reines. Le mariage n'y a rien changé. Il n'y a eu au spectacle que quelques chandelles de plus. J'en sors. J'ai commencé cette troisième page à dix heures et demie, au sortir d'un ballet somnifère, sans danse, sans éclat que celui de la salle, qui est prodigieux. La cour y était en grand gala. Nous avions été invités à accompagner Leurs Majestés et nous sommes entrés avec elles. Dans le salon qui précède la loge, le roi m'a parlé très bonnement et très simplement. Je l'ai complimenté sur son beau pays, son beau climat, son beau palais, sa belle armée... Il m'a arrêté : «J'ai si peu de monde qu'il « faut bien y mettre un peu de soin.» J'ai vu là le «regret d'un petit roi qui voudrait avoir une grande armée. Je n'ai pats insisté. Il a fait très galamment l'éloge de nos troupes qui sont certainement moins ficelées que les siennes mais qui n'en feraient qu'une bouchée, le jour où il leur plairait de manger du macaroni au pays où on le fait. De là on a passé au théâtre. Il y avait, en l'honneur du mariage, une illumination quintuplicata, c'est-à-dire cinq bougies par loge, ce qui fait comme un incendie dans la salle. C'est éblouissant Les dames en grande toilette; le parterre rempli d'uniformes éclatants, quelque chose comme un spectacle de notre cour, un jour de gala, mais en très grand. Par malheur le spectacle est ignoblement mauvais : un jeune premier de soixante-quatre ans; une sorte d'Anglais pour chanter la musique éclose au pied du Vésuve sous les doigts brûlants d'un Italien inspiré; des ballets à faire pitié au dernier de nos comparses; le

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luxe et la pompe dans la salle; la misère sur la scène; une peinture de dix-septième ordre dans un cadre magnifique. Voilà ce que j'ai vu. On bâillait à se tordre. J'ai pris la fuite à dix heures, après le premier acte du ballet, et me voilà enchanté d'avoir repris ma causerie du matin avec toi.

«Depuis le 21, jour de ma dernière lettre, nous avons fait avec les princesses une délicieuse promenade à Portici. Les princes chassaient à la Favorite, maison de plaisance du prince de Salerne, où ils ont fait un effroyable massacre de faisans et où le valet de chambre du prince de Joinville s'est fait sauter une poire à poudre dans la figure et a blessé à la jambe un piqueur du roi; mais ils n'en mourront ni l'un ni l'autre.

cNous avons visité avec les princesses le parc et le palais de Portici. C'est un établissement royal. La duchesse d'Aumale a profité de l'occasion pour m'entretenir avec une préférence visible, en parcourant ces immenses galeries dont elle m'a expliqué l'histoire. Elle m'a fort séduit par ces attentions. Elle a une douceur angélique. Celle-là ne sera pas fière, je te l'assure, et je crois qu'elle t'aimera bien et t'appréciera. Cela vaut mieux que si elle avait la beauté de Sémiramis, qui ne va guère sans son orgueil.

«Amaury Duval a envoyé deux de ses camarades de route savoir, hier, où je demeurais et aussi à quel moment je pourrais le recevoir. Mon intention, si je le vois, est de le faire inviter au bal de la cour. Nous aurons trois bals, un graind dîner, une grande chasse d'ici à lundi, jour de notre départ. »

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