CHAPITRE XXIV. — NOVEMBRE
« Naples, le jeudi 28 novembre 1844, 9 heures.
cRien de nouveau depuis le mariage, à part le gala hier, qui a eu lieu à bord du Gomer; le prince nous y avait invités à condition d'y arriver repus, car il n'y avait place à table que pour les personnes royales. Le 26, j'ai vu le duc d'Aumale, qui a été légèrement indisposé...
« Nous dînons ce soir chez le prince de Salerne et nous allons ensuite à un petit spectacle où il y a à parier que je ne comprendrai rien, quoique j'aie retrouvé ici ma facilité à parler l'italien. Mais les farces se disent dans un jargon inintelligible...
cje te quitte. Nous partirons le 2, et nous arriverons avant le bateau qui portera nos lettres. Adieu donc jusqu'à Marseille. J'espère que nous aurons beau temps. Je suis prêt d'ailleurs à souffrir un peu pour conquérir ce grand bonheur de rentrer en France »
<( Naples, samedi 30 novembre 1844.
cil est midi et je commence cette lettre sans savoir quand je la finirai, car le duc de Montebello m'attend pour un travail de pétitions. J'en ai sept cents à lui remettre. Autrefois, à Rome, quand on voulait parler d'une quantité innombrable, on disait : six cents. A Naples, sept cents n'est pas une fiction, mais une vérité. Sept cents mendiants qui ont jeté des pétitions dans la voiture du prince ! Jai aussi à régler avec le duc l'affaire des indemnités et des cadeaux à laisser...
4io CORRESPONDANCE DE CUVILLIER-FLEURY
« Deux heures et demie. — Je reviens de l'ambassade où j'ai exécuté mes sept cents pétitionnaires accrus de deux ou trois cents autres qui s'étaient adressés directement au duc de Montebello. Nous en avons laissé une multitude effroyable sur le carreau. Nous avons arrêté à trente mille francs le chiffre des cadeaux à laisser en argent et à peu près au double celui des présents en nature. Le prince décidera. Mais tu vois qu'il en coûte de se marier à Naples. Au surplus, ces munificences sont bien reçues partout, et M. de Lutrott me disait que le séjour du duc d'Orléans à Berlin avait coûté, rien qu'en libéralités, plus de cent mille francs. L'ambassade est en grand émoi pour le bal de cette nuit. Ce sera splendide. Le palais est grand, d'une circulation commode,, une galerie pour danser, une pour se promener, un jardin éclairé en verres de couleur (il fait un calme de mois de juillet), deux salles de souper dont une pour le roi. Ce sera prestigieux. J'ai vu la belle duchesse dans le plus simple déshabillé d'une maîtresse de maison, dans la coulisse de toutes ces magnificences. C'est une grande dame froide qui gagne à être vue dans ce costume Celui de cour la guindé beaucoup trop. Le duc de Montebello est au lit avec une migraine sterling, ne pouvant remuer ni pied ni patte. Par bonheur, le mal le quitte ordinairement le soir, quand il l'a pris le matin, mais le laisse à moitié stupide, comme tous les gens à migraine, qui n'en sont pas moins des gens d'esprit le lendemain, et maintenant que je suis revenu un peu causer avec toi, je vais aller respirer ce bon air, me chauffer à ce soleil admirable. J'ai rendez-vous avec leducd'Aumale à quatre heures... Il faut se hâter. Je vis et j'écris en courant...