‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 214 sur 271 · CHAPITRE XXIV. — NOVEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV. — NOVEMBRE

*Neuf heures du soir. — J'ai fait mon travail avec le prince qui a été très coulant sur toutes choses. Il est toujours Un peu souffrant. Le chiffre des cadeaux en nature s'élèvera à cinquante mille francs. On sera obligé de faire venir une boîte exprès pour le ministre des affaires étrangères. On n'a rien d'assez beau. C'est un marché diplomatique qu'il faut tenir galamment; mais c'est un marché. Les indemnités s'élèvent à trente mille francs. Ma chambre est un magasin, une boutique, un comptoir d'argent. Sais-tu bien que je serais un homme excellent à dévaliser en ce moment ! Par bonheur j'ai un factionnaire à ma porte. Voici ce que nous avons fait depuis ma dernière lettre : le 28 soir, grand dîner chez le prince de Salerne, deux heures quarante-cinq minutes à table. Le soir, au théâtre français du Fondo, où l'on jouait une folle farce en patois jargon de ce pays à laquelle je n'ai rien compris. Mais que c'était grossier de mise en scène! Hier je suis allé à Pompéi par un temps superbe. Je t'épargne le détail, ou plutôt je le réserve. C'est la plus belle ruine que je connaisse. On revit un instant au premier siècle de notre ère, mais avec de francs païens, sensualistes et idolâtres à faire peur. Quant à leur vie privée, mets-toi bien en tête que rien n'est moins nouveau en fait de civilisation que les ustensiles de cuisine. Il en est sorti de Pompéi qui feraient prendre en pitié la perfectibilité humaine. Je suis allé par le chemin de fer, qui ne va guère vite, et j'ai bien regretté l'autre route. Le soir il y a eu bal à l'Académie (réunion très hospitalière de la noblesse) où je suis allé. Le roi et la cour y étaient. Je suis revenu à minuit.

t A demain.!

412 CORRESPONDANCE DE CXTVILLIERFLEURY

« Dimanche i* décembre, 8 heures.

t Mon premier mot est pour toi. J'ai quitté le bal à une heure. J'ai ramené Amaury. Enfin nous nous sommes rencontrés à l'ambassade, où je lavais fait inviter sans qu'il y connût personne. Il a trouvé la duchesse charmante C'est le mot dont il s'est servi. Tu vois que je ne me suis pas trop avancé en parlant d'elle. Je le présente demain au duc d'Aumale et demain nous dînons ensemble. Il est ici pour quelques jours encore. En lui j'ai voulu soigner l'ami de nos amis, un homme de talent et un Français fort ennuyé d'être ici, car il a le mal du pays et regrette amèrement la France. Il passera l'hiver à Rome. Si Amaury n avait pas été effrayé par les pairs de France qui gardent notre porte à Chiatamone (il appelle ainsi nos portiers galonnés comme des chambellans), il aurait insisté davantage pour me voir et je l'aurais peut-être mené au mariage.

t Adieu. •

« Toulon (petite rade), à bord du G orner, mercredi 4 décembre 1844.

«Je t'écris, ma bonne Henriette, d'une main exténuée par le mal de mer. C'est une tempête qui nous a ramenés ici, grand train, mais on aimerait aller moins vite et plus sûrement. Notre départ de Naples s'est fait le 2 au matin par un temps superbe. Les adieux de la princesse avec sa mère ont été déchirants; et puis le temps était si beau, la

Page 1