CHAPITRE XXIV. — DÉCEMBRE
mer si bleue, les vaisseaux de l'escadre si pavoises, et nous avions tellement l'apparence de gens qui voulaient remplacer auprès d'elle l'amitié et la tendresse de ses parents, si pareille chose se remplace, qu'enfin la pauvre duchesse a pris le dessus; et la journée de lundi s'est passée à merveille. La nuit, gros temps. Je te dirai plus tard ce qu'on éprouve dans une cabine de deux pieds carrés par un gros temps. C'est abominable, mais ce n'était riea La journée de mardi triste, pluvieuse, froide et venteuse, mais supportable auprès de la nuit dernière et surtout de cette journée. La nuit j'ai commencé à souffrir cruellement L'eau entrait dans ma cabine. Mme de Saint- Maurice a failli être noyée chez elle, à la lettre. Il a fallu la pêcher demi-nue dans sa chambre où elle appelait au secours d'une voix défaillante. C'était affreux. Jusqu'à midi, temps horrible, mais aucun danger. Depuis ce moment et après avoir passé les bouches de Bonifacio, nous avons trouvé une tempête véritable qui nous a fait escorte jusqu'ici. La mer énorme, montagneuse, le vent féroce, le bateau descendant entre deux vagues comme une plume emportée par les flots; et au moment où l'inquiétude était la plus générale et où les loups de mer eux-mêmes pâlissaient, on vient dire au prince de Joinville que la machine ne marche plus... Cela nous perdait, car le transbordement sur le Labrador était impossible. Oh ! chère Henriette, un moment j'ai cru que nous étions perdus. J'ai été jusqu'à prendre congé de toi. La tendresse m'a rendu bien pusillanime. J'ai versé des larmes. Le duc d'Aumale les a vues et les a presque partagées. Il s'est douté qu'il y en avait à son adresse et à celle de sa jeune épouse que
j'ai cru réservée à une mort prématurée et funeste Elle n'eût connu de la France que le bateau qui l'eût perdue et le jeune prince qui l'y emmenait ! Ce n'est qu'après plusieurs heures que le danger a passé, c'est-à-dire que le vent nous a emportés aux îles d'Hyères, d'où nous avons gagné Toulon. Oh ! ni les traversées ni les jours ne se ressemblent !
c Demain, nous serons à Marseille à cinq heures. Nous en partons le 7 au matin.
cLe prince de Salerne m'a donné une tabatière avec son chiffre en brillants, le roi de Naples m'a nommé ainsi que Beaufort et Touchard chevalier de Saint-François I*. C'est une croix d'or charmante à porter. »
« Marseille, le vendredi 6 décembre 1844.
«J'ai reçu ici toute ta chère correspondance arriérée^ du 21 novembre au 2 décembre, et je m'y suis plongé hier soir avec délices, pendant un des courts instants que j'ai eus libres.
«Hier, partis «de Toulon à deux heures, car nous avons attendu les voitures qui étaient à Marseille, nous sommes arrivés dans cette ville à huit heures, au milieu d'une fête étourdissante, d'une illumination foudroyante, d'un remue-ménage indescriptible. Les paquets sont arrivés. C'était une montagne. J'ai été chargé de la niveler. J'ai tout à faire. Je n'écrirai à la reine que demain. Je ne devais plus lui écrire de France, mais je veux répondre à la lettre que je t'adresse et qui est si bonne. Oh ! j'ai bien fait de la prévenir en faveur de notre duchesse! Quelle