‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 224 sur 271 · CHAPITRE XXVI. — OCTOBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI. — OCTOBRE

Chegaray m'enchante; elle me réconfortera pendant cette longue et triste route Pense bien à moi, et dis-toi que je n'ai, de mon côté, une autre pensée que la tienne. Les routes sont sûres; elles sont couvertes de gendarmes et d'escortes; d'ailleurs il y a trois ans qu'il n'y est arrivé aucune aventure. La nuit est claire, puisque nous jouissons de la pleine lune, et la voiture est excellente. Sauf le chagrin qui me serre le cœur, quand je reporte ma pensée sur mon enfant et sur toi, c'est-à-dire toujours, j'ai bon courage, et je ne puis contester même que ce voyage n'ait un certain agrément pour ma curiosité blasée.

Le courrier m'a apporté le récit du voyage vraiment triomphal des princes; M. le préfet t'en donnera le détail; c'est une ovation continuelle et les absurdes alarmes de Paris sont jugées. Je me réjouis fort et de ce grand succès et de n'en avoir pas été le témoin obligé; car il m'aurait épuisé par la fatigue de la représentation Mme Chegaray raffole du voyage qu'entreprend son mari. Ses sœurs, l'une surtout, jeune femme de vingt-sept à vingt-huit ans, sont charmantes, celle-ci très causante. C'est un intérieur délicieux. Chegaray entend la vie. Il la fait aimer autour de lui. Si jamais tu viens à Bayonne, quel accueil tu recevras là! Et sais-tu que c'est un grand bonheur d'avoir ainsi dans toutes les villes où on passe des amis, qui vous font accueil et qui sont capables de t'apprécier et de t'aimer. Il est vrai qu'il n'y faut pas grand mérite ni grand effort ! Adieu donc

tLe sous-préfet sort de chez moi et m'apporte une nouvelle dépêche de Vittoria, lieu de la seconde couchée des princes. Leurs Altesses ont quitté Vittoria ce matin à

àept heures, après une réception admirable de la veille, et une nuit sans machine infernale. On avait écrit de Toulouse qu'ils devaient sauter pendant la nuit II n'y a eu de sauts que ceux des ballerines, qui sont venues danser sous leurs fenêtres, et si je voulais faire un abominable calembour, je dirais qu'il n'y a de sots que ceux qui ont pu tromper à ce point (soit dit entre nous) nos ministres ou nos préfets, en les payant de ces absurdes nouvelles. Voilà les princes hors des provinces, en pleine Castille, loin du théâtre de la ci-devant guerre civile. J'espère qu'il n'y aura plus que feux de joie jusqu'à Madrid. »

« Madrid, jeudi 8 octobre.

«Enfin, me voici à Madrid, j'ai eu tout pour moi, le temps, la santé, le bonheur en toutes choses et la lune pendant deux longues nuits. Mais que ce voyage était long, fatigant, et que j'ai peu de goût à cette locomotion violente et impitoyable qui vous transporte comme un colis de marchandise ! Mardi 6, nous couchâmes à Burgos où n'étant arrivés que de nuit, nous ne vîmes rien que de grandes murailles, une place immense et sous des arcades non éclairées des promeneurs enveloppés dans des manteaux, le sombrero sur les yeux, se parlant à l'oreille, ayant figure de conspirateurs et l'air de peu s'amuser. Un souper qui m'avait effrayé d'abord par l'incontestable abus de l'huile non épurée que fait encore aujourd'hui la catholique Espagne, mais qui s'est ensuite laissé manger sans trop de répugnance de notre part au moment où les rôtis sont arrivés, des lits passables et des chambres assez

Page 1