CHAPITRE XIV. — JANVIER
de table du meilleur goût. J'ai causé avec la jeune comtesse qui est aimable et paraît spirituelle. On s'entretenait beaucoup du soufflet donné brutalement le jour même à la Chambre des pairs par la Chambre des députés (1) ; personne n'osait excuser cette manière d'agir où il entre autant de mauvaise éducation que de mauvaise humeur. Il y avait là Dumas, de Berthois (2), Jaubert (3). Jules de La Rochefoucauld nous a régalés d'une tirade contre les dernières promotions diplomatiques. Il a été éloquent lorsqu'il a dit, en parlant de Charles de Mornay, nommé à la résidence de Carlsruhe (4) : «On n'a qu'à passer dix ans dans le boudoir des femmes; puis vienne un ministre de vos parents ou de vos amis, on vous tient compte de ce temps-là, on vous envoie représenter la France dans une cour étrangère; vos plaisirs vous comptent pour des services. • Il touchait juste, mais il criait trop fort
Mercredi 16.
C'est aujourd'hui la fête anniversaire du duc d'Aumale. J'ai invité à sa table nombre de ses camarades, et tous ensemble ont passé la soirée chez Franconi. On donnait cette interminable pièce où la vie politique et militaire de
(1) La Chambre des pairs, par un amendement au projet de loi qui supprimait le deuil et les cérémonies anniversaires de !a mort de Louis XVI, avait tenté de maintenir au moins le deuil national : d'un vote et sans discussion, la Chambre des députés rejeta cet amendement.
(2) Le général de Berthois (1 787-1 870).
(3) Député de Quimper.
(4) Charles de Mornay (1 803-1878), pair de France en 1845, fils du dépxtté.
Napoléon est représentée dans des cadres magnifiques; belles décorations pleines d'effets et d'illusions. Le tableau final est surtout d'une grande beauté : c'est une apothéose toute poétique, avec une lumière prestigieuse ; le duc de Reichstadt est reçu dans les bras de son glorieux père sur une éminence qui domine une plaine d'une vaste étendue et d'une architecture céleste. C'est d'un bel effet, même pour des yeux difficiles. Les princes ont joui outre mesure de tout ce spectacle. La bataille de Marengo, exécutée au milieu d'un fracas épouvantable, a légèrement effrayé le duc de Montpensier. Mais le duc d'Aumale avait l'air de livrer la bataille, à l'intérêt qu'il y prenait. On donne vingt francs par soirée à Napoléon-Franconi ; c'est la quatre-vingt-seizième fois qu'il joue de suite ce rôle fatigant, dans lequel il crie toujours, monte à cheval et fait cent sottises que Napoléon n'a jamais faites. Edmond (c'est le nom de cet acteur incomparable) est un gros garçon bien commun, mais d'une bonne volonté peu commune.
Vendredi 18.
Lettres de M. de Béarn (i),de Saint-Pétersbourg. Comment les Français de l'ambassade y sont considérés (2). Félicitations au ministre hollandais dans le salon même de l'empereur. Dîner chez M. de Nesselrode; allusions aux
(1) Le comte de Béarn, troisième secrétaire d'ambassade à Saint-Pétersbourg.
(2) L'empereur Nicolas était hostile au nouveau régime de la France.