‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 235 sur 271 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

LETTRE DU DUC D'AUMALB (i) A CUVILLIER-PLEURY (1848)

« 31 mars 1848.

c J'ai reçu, mon cher ami, votre lettre du 24; je ne saurais vous dire combien elle m'a touché. Votre amitié survit au malheur, je n'en avais jamais douté. Hélas ! pourquoi ne puis- je plus la reconnaître que par de stériles paroles ! Pourquoi faut-il que notre ruine ait été celle de tant de gens que nous aimons ! L'offre si tendre et si cordiale qui termine votre lettre m'a ému jusqu'aux larmes; mais que vous répondre? Nous ne savons pas ce que nous ferons, ce que nous deviendrons. Comment alors vivre auprès de nous? et d'ailleurs la vie ruineuse de ce triste pays épuiserait bien vite vos modiques ressources. Vivre avec nous ! oh ! j'accepterais de grand cœur, mais notre existence ici, si mesquine qu'elle soit, ne saurait durer longtemps. Nous ne savons pas si nous aurons du pain ! Dans notre patriotique imprévoyance, et Dieu merci ! je ne la regrette pas, nous avons confié à la; France tout ce que nous possédions.

«Restez donc en France; vivez-y modeste et tranquille;

(1) Le duc d'Aumale était alors en exil en Angleterre, à Claremont.

je n'ose pas dire heureux, et servez, si vous le pouvez, la Patrie. Cette possibilité est la seule chose que je vous envie. Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles, et permettez-moi de vous demander quelquefois de petits services.

c Pour moi, je ne me plains pas, je ne souffre que pour mes chers et vénérés parents, pour mes amis, et surtout pour la France. Vous connaissez mes goûts simples, trop simples peut-être jadis, et aujourd'hui bien précieux pour moi. J'étais peut-être fait, plus que bien d'autres, pour vivre dans une république. Ma femme pense comme moi; elle racommode mon linge et mes habits, elle élève mon enfant et se trouve très heureuse, comme elle le dit, de pouvoir m'être utile. Ma conscience ne me reproche rien J'ai consacré au service de mon pays les plus belles années db ma vie, que j'aurais pu passer dans toutes les jouissances du luxe. J'aurais voulu le servir plus utilement, je suis toujours prêt à lui consacrer mon bras et mon cœur, mon dévouement à la France ne s'éteindra qu'avec ma vie.

«Enfin vous me donnerez des nouvelles de ma bibliothèque.

Adieu, mon cher ami, je vous embrasse cordialement. Je ne désespère pas de vous revoir un jour en France, et de pouvoir y vivre, non pas certes comme prince, je le déplorerais, mais en citoyen dévoué et courageux. Adieu encore, ma femme vous fait dire bien des choses. Mes respects à Mme Fleury.

« Henri d'Orléans. »

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