‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 236 sur 271 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

LETTRES DE CUVILLIER-PLEURY A M"* CUVILLIER-FLEURY APRES LES JOURNÉES DE JUIN.

a Paris, 15 juillet 1848.

«Je suis arrivé hier à Paris cinq heures du matin, après un voyage tout à fait agréable, très rapide.

«La ville était gardée comme en temps de guerre, sentinelles aux portes, sur le pont; le qui- vive? absolument comme si nous avions charrié l'insurrection avec nous* Du reste pas l'ombre d'un insurgé sur la route. J'ai descendu tout le faubourg Saint-Antoine, qui offre en effet des traces de l'effroyable révolte de juin, mais moindres que je ne l'aurais cru; aux abords de la place de la Bastille, il y a quelques maisons endommagées, une détruite; la «Belle Fermière» a remis ses vitres, elle repeint sa devanture, bouche ses trous, refait sa toilette un peu fripée par la mitraille; mais il n'y a pas là ce que je craignais de rencontrer, une grande scène de dévastation. Paris, du reste, n'a pas cet aspect sinistre que j'attendais. Je l'ai parcouru hier du faubourg Saint-Germain à la rue du Havre, au Palais-Royal, au quai Voltaire, et je lui ai trouvé à peu près sa physionomie du mois de juillet, c'est-à-dire moins d'équipages, moins de

monde de ce qu'on appelle la société, au demeurant rien de changé dans les apparences : ainsi ces clôtures de boutiques ne sont pas vraies; au Palais-Royal il y en a trois de suite qui sont fermées près du théâtre de Montausier, mais c'est tout Dans les rues* elles sont ouvertes. L'apparence trompe encore. Paris fait effort pour garder sa physionomie souriante et marchande Comme on conserve longtemps une mise soignée après une déconfiture pour faire illusion; mais le fond n'y perd rien; c'est là qu'est la ruine; les caisses sont vides; pas d'affaires, pas de chalands; pour les industries de nécessité c'est le tiers de la vente habituelle, pour celles de luxe, c'est néant Les palais seuls disent la vérité sur le fond des choses; leur aspect est plus navrant que jamais. Les Tuileries sont un hôpital et un camp. Il y a des amas de fourrages et des litières de chevaux au Carrousel. Le Palais-Royal est livré à six ou sept exploitations diverses, au nom de l'Etat, caserne de mobiles, comptoirs d'escompte, ateliers de femmes, etc, etc.

«Aujourd'hui, imagine qu'il y avait une queue de deux mille personnes au bureau des passeports; on m'avait effrayé de la difficulté; j'avais vu des gens qui y avaient renoncé; en effet, soit la peur, soit le renvoi des ouvriers, tout le monde émigré; le bureau des passeports n'est plus abordable; avec une pièce de 2 francs j'ai eu le mien en moins d'une heure, et sans être renvoyé avec un numéro d'ordre au lendemain comme le commun des martyrs. J'ai trouvé là Dubos, l'agent de change, qui s'en va à Trouville guérir une contusion qu'il a reçue à l'attaque de la barricade Saint-Denis.

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