CHAPITRE XXVIII. — JUILLET
c Hier, nous avons eu des inquiétudes, inspirées par des bruits absurdes qui circulaient audacieusement dans la ville C'était de la force des menaces de pillage à Verdun et aussi fondé. Aujourd'hui on est honteux d'avoir eu peur. Le Constitutionnel d'hier avait eu le tort de prêter à cette panique. Du reste le gouvernement est en bonne voie, la garde nationale plus décidée que jamais, les troupes nombreuses, la réaction vers l'ordre très marquée.
«Paris cependant est toujours une triste ville à habiter. On y est pris à la gorge par le sentiment de cette immense fermentation qui bout dans son sein. »
» Paris, 16 juillet 1848.
c En rentrant chez moi hier, j'ai trouvé Mlle T... établie, elle m'a pris le temps que je t'aurais consacré. L'insurrection de Juin l'a épargnée, puisque la place du Palais- Bourbon n'aurait été prise que la dernière; mais elle y a suivi mieux qu'ailleurs le mouvement de partout. Les fantassins couchaient sous la porte. Le général Cavaignac passait et repassait sur la place. Au moment où la nouvelle de la mort du général Négrier est arrivée, elle Ta sue des premières; le général Cavaignac s'est frappé le front violemment avec la main, comme s'il eût été atteint lui-même d'un coup mortel.
t Je t'assure que tout cela est bien lugubre. Le souvenir seul de ces affreuses journées est comme un horrible cauchemar qui pèse sur tous les cœurs. Cependant la sécurité renaît, il faut bien l'avouer; les alarmes répandues ces jours derniers se sont trouvées absolument sans fon-
dément Je cours Paris depuis mon arrivée; et si j'en excepte les empreintes matérielles dont l'insurrection a couvert les murailles et l'aspect des palais qui étaient ma demeure, il n'y a pas grand changement dans la physionomie générale de la ville; il y a même une amélioration sensible, si je me reporte par le souvenir aux premiers temps de cette révolution, et à ceux qui ont précédé immédiatement notre départ J'ai vu circuler hier, dans les quartiers Saint-Antoine et du Temple où j'ai passé deux heures, les mobiles isolés et les gardes nationaux au milieu de la foule du peuple circulant elle-même sans trouble, sans rasssemblement et sans mauvais vouloir apparent Les journaux sont pleins de démentis donnés aux colporteurs de mauvaises nouvelles* Plus de vilains cris, plus de Marseillaise, plus de Père Duchéne. V. Hugo a quitté pour jamais la place Royale et habite près de la Madeleine.
«Je suis allé sur le théâtre des combats de la rue Saint- Antoine et de la Bastille. Toutes les maisons, particulièrement celles des angles, de la Bastille à l'Hôtel-de- Ville, sont tamisées jusqu'aux combles par les balles dirigées contre l'insurrection. Sur la place on a ce spectacle que je n'avais vu qu'en courant par la vitre de la malle-poste. C'est une scène de dévastation; une maison brûlée de fond en comble, une autre qui ne vaut guère mieux, et le tamisage dans des proportions effrayantes à toutes les autres. La foule circule indifférente et presque gaie, au milieu de ces tristes témoignages de sa sottise "* de sa fureur, car l'une vient de l'autre.»