‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 240 sur 271 · CHAPITRE XXIX. — JUILLET · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX. — JUILLET

femme charmante. François (1) paraît fatigué, et je crains que sa surdité n'ait augmenté; sa femme se porte mieux qu'avant la révolution. Je ne te dirai pas ce que j'ai éprouvé pendant le dîner. C'était la première fois que j'assistais à une pareille réunion de la famille depuis la dernière, à laquelle j'assistais aux Tuileries le 21 février. Quel changement, grand Dieu ! dans la destinée de tous ces amis de vingt ans, dont j'avais suivi la fortune, dont je venais honorer le malheur par mes respects* car je r'ai jamais mieux senti, ma bien-aimée, à quel point le malheur de ceux qu'on a aimés forme un lien indissoluble et ajoute aux sentiments qu'ils vous inspirent.

t Je n'ai pas à te parler de politique. On n'en fait ici que celle qui peut s'avouer, des vœux pour le bonheur de la France, et pour le succès de ceux, quels qu'ils soient, qui défendent l'ordre et la liberté.

t Adieu.»

« Claremont, 21 juillet 1848, onze heures du soir.

t J'ai été invité ce matin à venir loger au château pour y mener la vie commune. Le charme est grand pour moi, si mêlé qu'il soit d'amertume, de me retrouver au milieu de cette chère et noble famille, qui porte si dignement son malheur. Tu ne saurais te faire une idée de cette résignation et de cette douceur. Hélas ! la violence n'est pas chez ceux qui ont été les plus déplorables victimes de cette révolution, mais chez ceux qui l'ont faite. Mon

(1) Le prince de Joinville.

parti pris de ne pas parler politique m'empêche d'en dire davantage. Henri est toujours d'une tristesse pénible à voir malgré son caractère moffensif et calme. Un soir, sa femme lui demanda pourquoi il paraissait si affecté e«~ si morne, alors il éclata en sanglots... On sent que les larmes sont toujours tout près de ses yeux et qu'il en a une réserve amassée par ces quatre mois de souffrances, souffrances d'une jeunesse condamnée à l'inaction, d'un courage humilié^ d'un patriotisme méconnu et proscrit J'aurai sur tout cela le cœur net avant peu, à la première causerie que nous aurons. En revanche, j'ai trouvé ce soir le roi d'une humeur charmante. On le croit peut-être occupé de conspiration... Il s'occupe à écrire l'histoire de sa vie. Il m'a donné à lire le récit dune curieuse entrevue qu'il eut avec Danton après la bataille de Valmy, et dans laquelle Danton lui fit l'apologie des massacres de Septembre, et s'en déclara l'auteur. C'est du plus haut intérêt, style et récit Mon approbation que j'ai exprimée vivement (je suis tout disposé à le flatter depuis qu'il est malheureux) l'a mis en verve, et il a rempli cette soirée par une série de narrations exquises, racontées avec cet esprit facile, précis, cette fidélité de mémoire et oette causticité inoffensive qui est le cachet de sa conversation. Ses amis ne l'avaient jamais vu si abondant, si calme, si maître de lui-même et si serein depuis cette effroyable tempête qui l'a renversé Au fait, c'est la pensée solitaire qui lui est funeste et qui donne à sa physionomie, quand il s'y livre, ce caractère d'abattement que j'ai signalé. Quand il cause, soit qu'il discute, soit qu'il raconte, son visage reprend toute

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