‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 241 sur 271 · CHAPITRE XXIX. — JUILLET · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX. — JUILLET

sa vivacité. Nous n'avons pas reçu aujourd'hui les journaux d'hier, ce qui a exclu la politiqffe de la causerie du soir; mais ^intérêt n'y a rien perdu, La vie serait ici cent fois plus monotone qu'elle ne l'est (car ces soirées de verve charmante sont nécessairement rares), elle me plairait encore beaucoup. J'y suis pour le bonheur qu'on éprouve à se rapprocher des malheureux qu'on aime. Personne ne saura jamais, car les physionomies, même celles qui sont tristes, ne disent pas tout, ce que renferme de souvenirs amers et de pensées désolées ce château royal qui 9emble avoir été construit au sein de cette belle nature pour donner asile à des exilés; car elle seule pourrait consoler.

«J'ai quitté l'auberge de l'Ours (Bectr /un) cet aprèsmidi. Je vais revivre à Claremont pendant une dizaine de jours mon ancienne vie. Ce n'est pas sans charme, mais c'est encore moins sans amertume'. Demain de bonne heure je vais à Londres. — Adieu. »

<( Claremont, 24 juillet 1848.

«J'ai dîné et passé la soirée à Claremont. Le roi a continué par le récit de la retraite à travers la France sa spirituelle causerie de la veille. Je te raconterai cela quelque jour. L'impression que j'ai gardée de cette conversation et aussi d?une lecture qu'il m'a fait faire hier soir, c'est qu'il avait voulu échapper à tout prix aux mains des insurgés vainqueurs de Février, et qu'il avait eu peur du sort de Louis XVI. Cela explique pour moi bien des choses, que jusque-là je n'avais pas com-

prises. Nous sommes rentrés chez nous le soir, par une pluie battante, à travers le jardin. Le bâtiment des écuries que nous occupons tous et dont la disposition intérieure est charmante, est à cinq minutes du château. Nous avons à notre discrétion un jardin délicieux, caché, ou plutôt emprisonné entre des grands murs couverts d'espaliers, en sorte que le château n'en jouit pas. Il n'y a pas une fleur ailleurs; mais là c'en est une profusion, et d une beauté et d'une rareté inimaginables. Le soin avec lequel ces vastes jardins, car il y en a quatre ou cinq contigus, avec des serres magnifiques, des retraites adorables sous de grands cèdres, des gazons comme les plus fins tapis de Turquie; ce soin, dis- je, avec lequel sont tenus ces lieux de délices, de solitude et de silence, donne l'idée de quelque féerie; d'autant qu'on ne voit jamais personne. On dirait que les jardiniers travaillent la nuit ou que le jardin est un être raisonnable qui se soigne tout seul. Mais il y a plus de taches sur la fourrure de l'hermine que sur ces gazons, dans ces allées et dans tout cet ensemble où pas un brin d'herbe n'est négligé par l'invisible providence qui en a la direction.

c Ce matin, toute la famille est allée à la messe à deux lieues d'ici, les grands-parents dans une modeste petite berline, Louis et François en tilbury, Henri à cheval sur un poney qui sert aux commissions du château. Je les ai vus revenir dans cet équipage qui est celui des fermiers modestes dans ce pays où les riches vont à quatre chevaux On a déjeuné à midi. Le régime est des plus simples, mais convenable. Toutes les santés sont bonnes. Le roi, quand il cause a tout à fait sa physionomie d'au-

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