CHAPITRE XXIX. — JUILLET 1848 46S
trefois; quand il songe, c'est autre chose. Les jeunes dames sont d'une humeur adorable; les trois frères, hormis Henri cependant, qui est toujours plus triste^ sont calmes et résignés. Le soir, nous nous sommes réunis au salon ; j'y ai eu par moments l'impression que rien n'était changé.
« Il y a un respect qui s'attache à ces familles d'élite, une majesté qui survit au pouvoir et à la grandeur, jq ne sais quel prestige du malheur lui-même, qui entretient dans nos rapports les habitudes d'autrefois. Aucun de nous n'est courtisan, et le roi ne compte ici que des amis dont quelques-uns se sacrifient à sa fortune. Cependant je t'assure que c'est toujours le salon d'un roi. Cela fait honneur à lui et à nous.
«Adieu.»
« C lare m ont, dimanche 30 juillet 1848.
«Je suis allé visiter le Britisk Muséum, qui est un réceptacle de tous les vols que les Anglais ont faits au monde entier; mais quand on y a passé deux heures comme moi, on ne peut pas leur en savoir mauvais gré. C'est admirable. Il y a là le Parthénon presque entier, du moins toute cette merveilleuse frise qui régnait à l'intérieur de la colonnade, et une partie de celle du dehors. Le génie de la sculpture n'a jamais été plus loin. Jamais aussi je n'ai mieux compris ce que la pureté du style a d'immortel. Sois sûre que les énormités qui décorent l'Arc de Triomphe ne vivront pas cette vie-là! Quel poème que ces ruines! et combien l'art grec l'emporte ". 30
sur le gotnique. Comme on voit clair là dedans, comme c'est le cœur qui a guidé la main et conduit le ciseau de l'artiste au lieu de cette fantaisie, qui a presque partout inspiré et fourvoyé souvent les architectes et sculpteurs du moyen âge! J'ai passé là deux heures à oublier que j'avais mal à la gorge. J'aurais dû retourner à Claremont mais le diable me poussait à achever le cours de mes études britanniques. Je suis un instant rentré à l'hôtel et, après, voici la course que j'ai faite. Je suis allé au Zoological Garden dans Regent's Park, autrement dit dans le Jardin des Plantes de Londres, une distance comme du Palais-Royal à la porte Maillot et retour à pied, non compris la promenade dans cet admirable jardin. Je n'ai pas regretté ma course. Ce jardin est charmant; les animaux sont logés comme beaucoup de rois ne le sont plus. C'est d'un soin, d'une propreté élégante et riche, d'une abondance de fleurs rares, d'eaux vives, de toutes sortes d'agréments, tentes, bosquets, salles de rafraîchissements, sièges délicieux, qui font de cette visite un plaisir des plus choisis. Le samedi on y entend une excellente musique II y a plus du double d'animaux qu'à notre Jardin des Plantes et mieux classés. Je n'ai jamais vu autant de perroquets et de couleurs plus variées, des perruches rose tendre à faire envie. Les carnassiers ne sont pas moins bien choisis, mais ils étaient endormis ou couchés au fond de leur tanière, tandis qu'ils se livrent chez nous à une interminable promenade le long de leurs barreaux. J'ignore vraiment à quoi tient cette différence, à moins que le flegme anglais ne les ait atteints en mangeant de la