CHAPITRE XXIX. — AOUT
viande anglaise: Je n'ai jamais vu de bêtes féroces si raisonnables. J'ai rtpris vers six heures et demie le chemin du centre.
«Je compte, ma bien-aimée, passer ici la semaine entière, puis rester peut-être encore deux ou trois jours à Londres, ce qui me fera revenir à Paris vers le 10.
«Les visites ne manquent pas ici, celles de Londres surtout. La reine est l'objet d'un grand empressement. C'est elle qui me paraît porter le mieux cette couronne d'épines que le malheur leur a mise sur la tête en remplacement de celle de France. Je crois qu'elle s'arrange de l'exil, parce que l'exil, c'est le repos, la vie de famille et l'absence de dangers pour cette tête chère, que le trône exposait aux régicides. Hier, elle m'a parlé de toi longuement, de notre enfant, de nos amis. Les princesses me témoignent la même bonté et la même bonne grâce à ton égard. En général, j'ai trouvé les visages plus sereins qu'à mon arrivée. Au lieu de triompher du mal qui pourrait? arriver à notre pays, quand ilsl soupçonnent que la cause de Tordre gagne quelque chose à l'attitude et à la conduite du gouvernement, ils s'en réjouissent. En ce moment ils sont très déclarés pour Cavaignac que notre Henri aime beaucoup. Henri parle volontiers politique, avec un sens excellent, une vivacité bienveillante sans aigreur et sans rancune contre nous. Je t'assure que c'est un vrai sage à qui l'énergie seule a manqué, qui a eu le tort de croire qu'il suffisait d'avoir raison; notre malheureux pays s'est lassé d'être gouverné par une sagesse si peu aventureuse, si peu vantarde, si positive, et il a voulu courir les aventures. Elles ne lui manqueront pas
hélas! si j'en crois les prémices de cette révolution à peine commencée ! »
a Cl are m ont, le mercredi 2 août 1848.
c La vie est douce ici et je m'y résignerais volontiers, si tu étais là; elle est triste cependant II y a des moments d'une indicible amertume. Le roi, dont l'esprit est loin d'avoir baissé, a pourtant par moments des crises d'aigreurs rétrospectives qui sont affligeantes, parce qu'elles montrent quelle place la révolution de Février a creusée au fond de ses souvenirs. Après dîner, Dumas lit le Jomnal des Débais d'un bout à l'autre. Le roi dort souvent à cette lecture qui ennuie fort la compagnie, parce qu'elle empêche de causer, et que tout le monde a plus ou moins lu le journal le matin. D'autres fois, à propos de telle ou telle question, un débat s'engage entre le lecteur, un des assistants, et le roi, débat où il est évident que le désir du roi est d'épancher un peu d'humeur noire, quoique avec une politesse et une modération toujours remarquables dans la forme; car ce vif disputeur est le meilleur des hommes; son intolérance n'est qu'apparente; il n'y a jamais l'ombre d'un mauvais vouloir dans sa pensée ou dans sa parole Après la lecture du journal, il y a presque toujours une agréable causerie de sa part. Il a repris sa sérénité, revient à ses souvenirs et raconte comme il a vu, sans passion, sans fiel, avec une certaine dose de causticité aimable, et beaucoup de coloris et de pittoresque. La reine est assise sur un canapé, devant la table ronde... Mme Louis à sa droite, Mme François en face