‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 247 sur 271 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

LETTRES DE CUVILLIER-FLEURY A Mm* CUVILLIER-FLEURY.

<( Paris, dimanche 3 septembre 1848.

«Je vais aller à cette revue du Champ-de-Mars que va passer Cavaignac. Cest la première revue sérieuse que passe le gouvernement républicain, et je suis curieux de voir quelle figure il y fera.

«L'assemblée a encore augmenté, s'il est possible, dans la séance d'hier, le pouvoir du dictateur. Je ne m'en plains pas. Il est entre nous, les honnêtes gens, et la barbarie. Mais il faut avouer que ce maintien de l'état de siège et l'asservissement de la presse, au moment où on va discuter la constitution, sont un phénomène politique que notre époque était prédestinée à voir et à tolérer. C'est le démenti de toutes les promesses, affiches et pantalonnades qui ont eu cours depuis dixhuit ans dans la presse républicaine. Ces messieurs nous fournissent de vigoureux arguments pour nous défendre dans le passé et peut-être dans l'avenir. «Cavaignac a parlé comme un sabre,* c'est le mot de John Lemoinne que je t'ai déjà cité, et il rend à merveille l'effet de cette

éloquence arrêtée, tranchante, inflexible, qui n'est cependant pas dépourvue d'une certaine habileté. Quant à sa conduite, elle en a beaucoup. Mais son système n'a pas le mérite de l'invention. C'est de la bascule Se tenir en équilibre entre les extrêmes, donner satisfaction tantôt aux uns tantôt aux autres, quand on ne peut faire autrement; cela n'est pas nouveau. Ne dit-on pas en ce moment que Buvignier le Rouge est nommé ministre plénipotentiaire à Francfort ? Ce serait trop fort, et j'espère que la bascule n'ira jamais jusque-là.

c Quand la presse sera redevenue libre, nous aurons notre tour, et je sens bien que ma plume n'est pas tombée en paralysie, au contraire. En attendant, Paris est calme, il a repris une partie de sa physionomie d'autrefois; les sociétés ont tellement besoin de repos et de bonheur, qu'elles se reprennent même à l'ombre de ces biens inestimables. Hier soir, je fus au cirque : C'était la représentation à bénéfice de Franconi surnommé tHop! hop!» le porteur de cette fameuse chambrière qui joue un si grand rôle dans la bonne volonté des chevaux de manège. Il y avait foule et très brillante. Tous les beaux qui sont encore à Paris, figuraient dans le couloir destiné au passage des bêtes; il y avait la fleur du journalisme, Veron, Roqueplan, toutes ces demoiselles, et quelles toilettes ! Il y avait aussi des hommes graves, tels que moi, beaucoup de représentants. Je t'assure que tout cela ne ressemblait guère à de la misère et ne rappelait pas du tout l'état de siège. J'éprouvais une secrète tristesse de ce grand appareil, de cette joie populaire, car les rangs des spectateurs à un franc étaient

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