CHAPITRE XXX. — SEPTEMBRE
pressés ! Non que je ne sympathise avec ce retour de la confiance et que je n'en profite comme un autre; mais cette facilité à passer d'un régime à un autre, sans que la physionomie extérieure des choses soit sérieusement altérée, cette confiance si légèrement accordée au premier pouvoir qui met un sabre dans la balance des lois, tout cela me préoccupait profondément. Mais Paris n'a-t-il pas cru à Caussidière et ne lui a-t-il pas donné cent soixante mille voix! Paris n'a-t-il pas accepté pendant deux mois le patronage des Montagnards? Parce que ce sont des généraux qui le gouvernent aujourd'hui, il est confiant; du moins ce sont des honnêtes gens! mais combien durera ce pouvoir bâti sur le sable mouvant des révolutions? Et quel tempérament ne faut-il pas pour se livrer ainsi au plaisir entre deux tempêtes?»
« Paris, mardi 5 septembre 1848.
«Dimanche, je suis allé à cette revue comme je te l'ai annoncé. Il y avait cinquante mille hommes de troupes, à peu près autant de gardes nationales, quoiqu'on n'eût demandé qu'un bataillon par légion; c'était imposant comme masse; cela voulait dire : «Paris est en état de siège; soyez confiants et tranquilles, et occupezvous de vos affaires;» mais cela ne disait pas autre chose. Nul enthousiasme d'aucune sorte. Cavaignac, qui est malin et qui s'achemine modestement vers le pouvoir suprême, par des échelons habilement ménagés, Cavaignac avait fait défendre aux troupes de pousser d'autre cri que celui de : «Vive la République!» Elles y ont mis,
même sur ce point, une parfaite discrétion. Je n'ai jamais vu une si grande assemblée d'hommes aussi sages, et d'un silence moins compromettant II y avait foule sur les tertres qui se trouvent ombragés maintenant, grâce au seul travail utile qu'aient exécuté les ateliers nationaux; on s'y promenait fort agréablement; et le Paris fashionable, s'il y a encore une fashion à Paris, y était en masse. A cette revue, Cavaignac avait bon air; on le cherchait avidement des yeux, mais une curiosité froide et honorable accueillait son passage. Je crois qu'il n'en demandait pas davantage. Il faisait un temps de royauté constitutionnelle. Bertin a repris le commandement de ses lanciers, et il est tout prêt à sabrer pour la république, même ses amis et nous tous les premiers...»
« Paris, jeudi 7 septembre 1848, midi.
«Paris a le mouvement de la saison, ni plus ni moins; on est fort peu occupé de l'état de siège, si ce n'est pour le bénir. L'Italie alarme fort les intérêts de bourse; Bertin ne croit pas à la guerre; quant à moi, je me demande quel moyen honorable on a de l'éviter. Je t'ai dit que Beau fort avait été rappelé à Paris. Il est sous le coup d'un départ immédiat pour Marseille, et je suppose que ce départ se rattache à une mission relative à l'imbroglio italiea Cavaignac l'a reçu plusieurs fois sans lui en rien dire, mais en lui disant de se tenir prêt. Il lui témoigne une grande confiance. Beau fort est devenu à moitié socialiste, et Cavaignac lui disait hier à déjeuner : tSi «vous continuez à parler ainsi, je vous ferai transporter.»