‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 25 sur 271 · CHAPITRE XIV. — JANVIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV. — JANVIER

certaine notabilité que très probablement je n'atteindrai pas.

Mercredi 23.

Passé ma journée à relire les lettres les plus passionnées de la Nouvelle Hiloïse. J'ai eu le malheur de trouver tout cela froid, compassé, arrangé, monotone, malgré l'incontestable beauté du style. Quand Julie s'est mariée, elle écrit à Saint-Preux une lettre d'une pruderie désespérante ; cette lettre m'a indigné. Il n'y a pas d'amour qui, chez moi, pût résister à la colère que j'éprouverais pour une pareille bégueule — c'est le mot.

Ma soirée, moitié chez M. Gaillard (1), au collège, où je ne m'amuse guère; Mme Gaillard est une belle femme, mais elle a des gants qu'elle a mis quinze fois; il n'y a peut-être pas une chose qui m'éloigne plus d'une femme que de lui voir quelque chose de négligé dans sa toilette ou sur sa personne; on ne prendra jamais mon cœur avec des mains sales. L'autre moitié de la soirée jusqu'à minuit et demi chez Mme de ***, aux blanches mains, à l'élégante toilette, toujours soignée, recherchée avec simplicité, parfumée, coiffée, et avec tout cela la meilleure grâce du monde. Nous avons causé longtemps. Ce qu'elle me dit de la duchesse de Berry : elle est grosse. Envoi d'Orfila (2) et Auvity (3). Comment les carlistes expliquent la grossesse; les troubles de santé causés, suivant eux, par des fraîcheurs dans les marais.

(1) Proviseur du collège Henri-IV.

(2) Orfila (1787-1853), doyen de la Faculté de médecine.

(3) Auvity, médecin de la maison du roi.

Samedi 26.

Dîner de M. Lacaze (1), le député. Sa femme est charmante. La table est richement servie, dans une élégante salle à manger qui remonte à Tan III pour les décorations, habilement rafraîchies. On cause à table du bal de Dupin ; Vatout déclare que si Dupin lui reproche encore une fois d'être inconvenant, il répondra : c Monsieur le Président, il n'y a d'inconvenant que votre bal.i La vaux, l'avocat, disait à son confrère : c Dupin, ton bal n'est pas beau. — Tant mieux, répond l'autre, j'en suis content ; il faut que ces cochons-là sachent qu'ils ne donnent pas assez à leur président ! • Il y avait grand monde, mais les salons mal éclairés, et de souper, de rafraîchissements, néant. Cependant le; journaux en ont dit merveille : les journalistes étaient invités.

Passé la soirée au raout du duc de Broglie. Il y avait peu de dames; un grand choix d'hommes. Je revois Saint- Marc, Lerminier (2), Doudan (3), Donné (4), Langsdorf (5) ; bonnes causeries. Je reste jusqu'à minuit, m'étant oublié dans une conversation politique avec Lerminier, lequel est en plein dans le mouveipent et voit en profonde pitié tout ce que nous faisons et ce que nous sommes. Du

(1) Lacaze, député des Basses-Pyrénées.

(2) Lerminier (1803-1857,) professeur au Collège de France,

(3) Doudan (1800- 1872), alors précepteur de Paul et d'Albert de Broglie.

(4) Donné (1801-1878). Le premier rédacteur scientifique aux Débats qui fût un spécialiste et non un littérateur.

(5) Langsdorf, diplomate (1804-1867); il fit partie, en 1830, avec Sémonville et d'Argout, de la délégation qui invita Charles X à retirer les ordonnances. Il quitta la diplomatie en 1848.

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