‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 252 sur 271 · CHAPITRE XXX. — SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX. — SEPTEMBRE

Il a subi avec un sang-froid très remarquable la bordée d'interpellations particulières, d'ailleurs très polies, qui pendant la suspension de la séance se sont adressées à lui, et, dans toute cette escarmofuche, j'ai été frappé dte la mesure de ses gestes, de ses paroles (quoique je ne les entendisse pas) et de son visage. Il y a là les apparences d'un Homme d'autorité. Puisse la réalité y répondre! Derrière lui rugit la Montagne. L'Assemblée a du reste bonne façon et point du tout le cachet révolutionnaire comme je le craignais. La salle est en carton, parsemée de taches d'huile sur le plafond et sur les murailles. Cela ne donne pas une grande idée de la solidité de la construction qu'elle s'occupe à faire. Je n'ai pas besoin du reste de te dire ce que j'ai souffert en voyant au fauteuil de la présidence le citoyen Pagnère, et au banc des ministres les citoyens Recurt, Bastien, Vaulabelle et tutti quanti. Cavaignac et Lamoricière avaient toute mon attention. Sénaird est bien un avocat de province qui a eu des succès. Recurt, connu comme médecin depuis qu'il est ministre, est un homme d'Etat du lendemain s'il est un républicain de la veille, figure épaisse, air bonhomme, un des hommes qui ont le plus contribué à nous jeter à bas. Je ne lui en veux pas, car évidemment il ne savait pas ce qu'il faisait. M. Goudchaux a l'air d'un fin juif; M. Bastide, d'un galant homme. Tous nos pauvres amis sont bien dispersés dans cette immense cohue de législateurs improvisés par la révolution. Il leur faut un grand courage et un grand mérite pour s'y faire écouter. Ils y parviennent, et ils sont moralement les maîtres de l'Assemblée. Quand je dis nos amis, je veux parler de l'ancienne

gauche, puisque c'est elle qui nous sauvera si nous pouvons être sauvés. Les autres sont l'inexpérience même: M. de Falloux est un homme d'avenir.

tLes élections de Paris tournent à Louis Bonaparte, peut-être à Bugeaud. On n'est pas sans inquiétude au sujet des candidats de la République rouge, qui marchent avec un ensemble que les honnêtes gens n'imitent pas. Leur triomphe serait peut-être l'ouverture de nouveaux désordres. D'un autre côté, la victoire de Bugeaud irriterait vivement le gouvernement, et le pousserait dans la République plus avancée, je ne dis pas dans la rouge; mais évidemment il voudrait faire un contrepoids à cette nomination, la Chambre s'y refuserait. Cependant il est possible que la liste plus pâle d<u Constitutionnel) qui est œlle des Débats, passe de préférence, et alors les choses resteraient comme elles sont; la crise s'apaiserait d'ellemême. La chance du reste a tourné tout à coup et surtout depuis samedi en faveur du maréchal. On efface partout sur les bulletins le nom du candidat de la République de la veille, Edmond Adam, honnête homme qui a fait beaucoup de bien, pour y mettre celui du vainqueur d'Isly.»

« Paris, mercredi 20 septembre 1848, trois heures.

t Je suis encore allé hier à l'Assemblée, parce que le débat sur l'Algérie avait été renvoyé à mardi. Lamoricière a eu un beau succès de parole et de conduite On a voté cinquante millions pour les ouvriers qui voudront

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