CHAPITRE XXXI. — AOUT
supposes, avec un tel personnage, par lui parler de la plus grande infortune de sa vie.
«La princesse de Joinville est grosse de six mois. Elle m'a très bien reçu et m'a demandé de tes nouvelles. Ses enfants sont charmants, mais très tapageurs. La reine, elle, est mieux que je ne l'ai jamais vue; sa figure est plus pleine, l'œil vif, la démarche ferme; c'est une résurrection. Elle est venue à moi avec un empressement bien flatteur, et m'a serré les mains. Tu n'as pas été oubliée non plus par cette bouche auguste.
« Quand le roi est venu, un quart d'heure après* la reine lui a dit : « Tu ne regardes pas, là, à ta droite, à côté de «Lina... (1) » Il a regardé, il m'a vu à côté de la duchesse et m'a accueilli avec une bonté charmante. J'ai trouvé le roi, lui, très changé, la physionomie effacée, l'œil triste, et profond, nulle marque d'affaiblissement physique, mais quelque chose aussi des effets de la foudre de Février. Il a très bien dîné, s'est assis pour lire les journaux anglais, après qu'on se fût levé de table, a dormi ensuite pendant que Dumas lisait les feuilles françaises, la reine aussi, mais d'un sommeil si calme, si décent, si plein dfe dignité dans la pose, que c'était comme une auguste décoration de cette 9oinée. Tire-toi de cette phrase comme tu le pourras, mais tu me comprends. J'ai remarqué qu'il y avait d'ailleurs, avec la même obligeance pour tout le monde, un peu plus d'apprêts et dfe parure; on est en cravate blanche, les princesses sont en robe de soie; la table est mieux servie, plus abondlamimenit. Towt le service du
(1) La duchesse d'Aumale.
château d'Eu, vaisselle; cristaux, argenterie, linge, a été transporté ici. C'est une grande amélioration. Cela ne sent plus La gêne. Les écuries aussi sont plus garnies. Le duc d'Aumale m'a amené ici dans un charmant phaéton à deux chevaux qui a très bon air et sa petite maison de Londres est charmante. J'y ai une chambre commode, comme peut l'être une chambre anglaise. C'est peu dire. Lui est bien changé à son avantage; sa conversation est délicieuse; il s'excuse, il est bon, prévenant. J'ai eu du bonheur! Adieu, ma chère bien-aimée.»
« Claremont, vendredi soir 10 août 1849, dix heures.
«Je t'ai écrit ma première lettre datée de Claremont, ma bien-aimée, sous une impression de tristesse que je n'ai peut-être pas assez dissimulée. Notre pauvre roi, par exemple, je l'ai vu de plus près, car il m'a entretenu ce matin deux heures, et j'ai retrouvé quelque chose de son ancienne vivacité et de sa physionomie d'autrefois. Il m'a soi-disant consulté sur la situation et c'est lui qui, après la première phrase sortie de ma bouche, a fait tous les frais de la consultation. Il est revenu sur les affaires de Février très longuement, par une apologie de sa conduite qui m'a tout l'air de couvrir la conscience d'une faute sur laquelle on cherche à se faire illusion. S'excusant luimême, le cher roi excuse à peu près tout le monde. Mais il m'a dit un mot significatif et qui prouve bien que la révolution de Février l'a frappé comme frappe la foudre : « Le matin du 24, je croyais sincèrement que je coucherais le soir «aux Tuileries.» Ce qui est résulté de cet entretien pour