‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 29 sur 271 · CHAPITRE XIV. — FÉVRIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV. — FÉVRIER

lies, mais d'une noblesse où chacune peut prétendre. Mmes d'Eckmûhl, de Laborde, de Wagram; de Tracy m'a mis en train, j'ai soupe gaiement; mais, après le banquet, ma jalousie éveillée par deux valses de Mme de *** a fait éclat lorsqu'elle m'a appris l'ajournement de notre entrevue de vendredi, sous le prétexte de visites à faire. Je suis entré dans la plus noire mélancolie; il s'y mêlait une révolte altière contre un pareil procédé; je commençais une phrase de reproche quand un valseur est venu l'emporter, et elle a disparu, échappant à ma colère dans les bras d'un galant La situation était fâcheuse et mon imagination la rendait insupportable en l'exagérant à plaisir. Je suis resté pourtant, je l'ai attendue; elle a reparu à son banc, derrière lequel j'étais fixé, debout, immobile comme une statue; puis la reine ayant quitté le bal, Mme de *** est allée s'asseoir à quelques pas de là, et je me suis assis derrière elle, souffrant la mort, ne pouvant rien- dire, ne voyant rien, incapable de me lever, fasciné à ma place Le cotillon, cette danse qui me semble une image de l'éternité, qui semble ne jamais finir, surtout quand on souffre, l'impitoyable cotillon étant mort d'épuisement, on est parti. Je l'ai suivie; elle n'a pas regardé derrière elle, ne s'est pas arrêtée, n'a pas fait mine de me savoir si près, et a descendu le grand escalier, aussi indifférente en apparence que si elle ne m'eût pas jeté la mort au cœur une heure auparavant! — Quelle nuit! Insomnie invincible; lettres écrites, pleines de fureur ou d'abattement, demandant grâce ou vengeance. Rêves pénibles. Je dors à peine une heure. Réveil. Je reçois à onze heures une lettre de Mme de *** le jeudi. Elle me plaint, me conseille le re-

pentir. Réponse douloureuse, fière, et qui lui a paru dure; il paraît que le dur domine dans mes tendresses, à mon insu et presque malgré moi. Cette lettre est un chefd'œuvre de ressentiments nobles et passionnés; je le croyais du moins. Elle y répond avec une douceur angélique et commence une explication qu'elle m'achève tant bien que mal chez elle, où je la trouve malade, changée, triste à faire pitié. Longue causerie. Je la quitte satisfait, mais non convaincu de mes torts.

• Dîner chez Auvity. Sa femme; charmante enfant que sa fille. Son fils le capitaine. Beau dîner, somptueux et exquis. Causerie avec Mme Orfila, bonne personne qui parle beaucoup et sans prétention Mon voisin, le frère d' Auvity, parle bien, mais pousse le paradoxe jusqu'à l'absurde. — Soirée des plus agréables par le charme, le bon ton, l'aisance et la bienveillance de nos hôtes.

Samedi 9.

Bal d'enfants aux Tuileries. — Bonne humeur du roi en attendant l'ouverture du bal. Il nous raconte au billard, avec une verve de gaieté remarquable, plusieurs faits relatifs au roi d'Espagne Charles IV, que sa femme trompait indignement. Aventure de Maïo. Il passe devant les fenêtres du roi en grand équipage; le roi demande d'où lui vient cette magnificence : c D'une vieille tante qui lui est morte aux Antilles,! répond la reine un peu embarrassée. Et le roi de la croire. Puis arrive, le

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