‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 34 sur 271 · CHAPITRE XIV. — MARS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV. — MARS

de pathétique, quel dénuement, mon Dieu! Et comment ose-t-on se présenter sur la scène lyrique où Rossini a laissé de tels souvenirs, avec un si léger bagage d'harmonie? Dans cet opéra, les yeux prennent tout le plaisir que les oreilles n'ont pas. La mise en scène est magnifique, la décoration d'un effet ravissant ; enfin, au dernier acte, il y a un grand bal masqué fort brillant et des processions de masques à n'en plus finir. Le coup de pistolet qui avait la prétention d'être dramatique a fait médiocrement d'effet au milieu de tout cela. Avec une belle et grande musique, un pareil opéra n'aurait pas eu besoin de tant de magnifiques et coûteux accessoires, et je ne sais si tout cet éclat, tout ce placage ne m'aurait pas alors déplu autant qu'il m'a intéressé, en l'absence de tout autre intérêt. Ah! monsieur Auber, vous êtes de l'Institut! Faites des romances pour ces dames, et laissez à d'autres, s'il s'en trouve, à traduire le drame sur la scène lyrique! Tous les princes assistaient à cette représentation; ils étaient ravis.

Jeudi 28.

Soirée chez Mme de Forget. On a parlé politique et duchesse de Berry. Les dames sont généralement enchantées de cette aventure et elles en triomphent ; pourquoi donc cela? J'aurais réponse à cette question si je voulais.

Mardi 5 mars.

J'accompagne Saint-Marc-Girardin (1) à Sainte-Pé-

(1) Saint-Marc-Girardin (1801-1873) collabora au Journal des Débats de 1828 à 1872.

lagie. Causerie politique en chemin. Les équipages des amis de La Rochefoucauld (Sosthène). Tristesse de cette prison.

On disait ce soir au salon, en parlant de la comtesse de F... qui n'est guère bonne, qu'il n'y a pas de femme plus détestée par ses amis.

Jeudi 7.

Départ de la reine pour Bruxelles avec le duc d'Orléans et la princesse Marie.

Passé hier une heure à la Chambre où j'ai assisté à une discussion au sujet de la mesure un peu brutale qui a frappé Dubois, l'inspecteur général et Baude, le conseiller d'Etat Guizot a parlé en homme habile et on l'a pauvrement attaqué. Il y avait à dire et à répondre. Jouffroy a produit de l'effet en faisant de la question une application personnelle à Dubois qu'il a mis en scène avec assez de bonheur et même quelque chaleur.

Aujourd'hui je retourne à la Chambre. On y discute les crédits supplémentaires. Thiers ne quitte pas la brèche et il y monte toujours avec intrépidité, sinon avec succès; on rogne 3,500 francs au vieux maréchal (1) qui vient s'en plaindre une demi-heure après d'un ton de fesse-mathieu. Il répète à satiété qu'il a réellement dépensé l'argent qu'il demande II est très intrigué, le cher homme, de savoir

(1) Le maréchal Soult, ministre de la guerre, président du cabinet constitué le 11 octobre 1832, qui subsista jusqu'au 5 février 1836. Le budget de la guerre pour l'Algérie présentait un déficit de 4 millions; la Chambre couvrit le déficit en votant cette somme moins cependant 3,500 francs.

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