‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 90 sur 271 · CHAPITRE XVII. — AVRIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII. — AVRIL

a 14 avril 1840.

tje la vis! Son regard Savait rien de farouche. Bien au contraire, je n'en ai jamais vu de plus velouté, et je me suÎ3 ressouvenu bien vite que déjà, il y a un an. j'avais entrevu ce beau visage si frais et si doux. Enfin je l'ai donc rencontrée; j'ai été introduit dans le petit salon un peu sec que vous savez; une espèce d'Ethiopien mal teint, m'a annoncé (1). La Charmante s'est levée tout à coup, rouge comme une cerise; nos deux visages, le sien si brillant et si bien arrondi, le mien si long et si pâle, devaient faire un drôle de contraste, qui sans doute n'était pas à mon avantage. Je décroche mon petit compliment d'introduction, elle m'avance elle-même un fauteuil, je tire de ma poche, avec un imperturbable sang- froid, le bonnet de velours obligé, je réclame de l'indulgence pour lui et pour moi, je tousse et me voilà installé. La princesse a raison, le second coup d'oeil lui est plus favorable que le premier, il faut s'y reprendre pour remarquer tout ce qu'il y a de finesse et de distinction dans cette belle jeune tête, qui ne vous frappe d'abord que par son air d'inaltérable bonté. Il y a, selon moi, une énorme différence entre sa physionomie au repos et sa physionomie animée par la conversation; qui ne l'a point vue s' abandonnant au plaisir de causer, achevant ou complétant votre phrase commencée par un de ces mots si nets et si heureux, dont vous m'avez tant parlé, ne sait pas tout ce qu'il y a de charme et de grâce dans ce frais visage, tout ce qu'il y a de sa-

(1) L'ordonnance du colonel Thouvenel.

i7o CORRESPONDANCE DE CUVILLIER-FLEURY

veur sous l'enveloppe de ce beau fruit si bien empourpré. En un mot comme en cent, je la trouve charmante; je vous veux du bien de l'aimer comme vous faites, et maintenant vous pourrez m'en parler tout à votre aise, vous trouverez en moi une cire parfaitement disposée à recevoir toutes les empreintes de vos sentiments. A propos, j'oubliais de vous dire que j'ai pu la voir tout juste comme elle vous est apparue la première fois; elle avait sa petite robe bleu clair avec une simple collerette de pensionnaire, ses beaux cheveux blonds également partagés sur le front, et se groupant de chaque côté des tempes en deux grosses boucles sans nœuds, ni rubans; c'était d'une modestie presque puritaine. Cette robe bleue m'a charmé; vous dire pourquoi, ma foi j'en serais fort embarrassé; à moins que ce ne soit parce que cette circonstance ravivait en moi le souvenir de vos premières confidences et vous faisait moins absent (pardonnez-moi le solécisme), tant il y a que cette petite robe bleue dont vous m'avez tant parlé et que je n'avais pas oubliée m'a paru d'un à-propos délicieux. Ma visite a duré trois quarts d'heure; nous avons parlé de vous en bons termes, je vous en réponds. Il y avait là un grand frère (i), auquel j'ai dit deux mots de la Valachie; une gouvernante, fille d'esprit, mais dont j'étais résolu à ne point trop m'occuper, et enfin, plus tard, le colonel, qui est survenu juste à point pour rompre un entretien qui menaçait de ne plus finir. Elle est bonne causeuse; moi je suis bavard avec les gens qui me plaisent; et je faisais le coquet pour votre compte de la meilleure foi du monde.

(i) Edouard Thouvenel, le futur ministre des affaires étrangères.

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