‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 91 sur 271 · CHAPITRE XVII. — AVRIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII. — AVRIL

c Pendant que mes visites me réussissaient, j'ai profité de ma mise et de mes visites pour aller voir votre mère. Elle était un peu tourmentée de vous savoir en mer; je lui ai assuré, et cela était vrai, que depuis votre embarquement, que nous avons connu par le télégraphe, les vents avaient été bons, au moins dans nos contrées. J'ai supputé que vous deviez toucher à Alger après soixante heures de navigation tout au plus. A mon compte, vous y déjeunerez demain matin. Du reste, votre mère va bien; nous sommes restés une heure ensemble; elle m'a beaucoup interrogé sur votre future; je lui en ai rendu bon compte; et elle a été ravie de tout ce que je lui disais de ses habitudes simples et modestes. Tâchez de ne nous point trop gâter tout cela, Monsieur le mondain; tâchez de comprendre que les plus grandes joies du mariage se trouvent bien plus au coin du feu que dans le brouhaha des salons. Le plus sûr moyen d'être heureux en ménage, c'est d'avoir souvent les pieds dans ses pantoufles. On évite par ce procédé si simple bien des mécomptes et bien des rhumes de cerveau.

« A qui diable en avez-vous avec vos rabâchages de femmes qui raillent, d'hommes qui jalousent, de dieux qui punissent, etc.? Et que signifie encore ceci : «Je suis «anéanti par l'idée de mon indignité ! » Dieu me pardonne, vous êtes fou, mon bel ami. Indigne de quoi donc, je vous prie? En mon âme et conscience, vous la valez bien; elle est jeune et belle, soit; elle n'est point sotte, à merveille; mais sachez bien que les pâtes d'hommes comme vous ne sont déjà pas si communes qu'une femme de cœur et de sens ne puisse hautement se glorifier d'associer sa des-

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tinée à la vôtre; je ne vois point là d'inégalité radicale ni de véritable incomptabilité. Guérissez-vous, je vous prie, de toutes ces vaines défiances de vous-même et de l'avenir; il est louable d'être modeste, mais vous poussez cela jusqu'à l'infirmité.

c Je ne vous savais pas cette vertu-là, mon gendre.

«Raffermissez-vous sur les étriers; remettez- vous en selle; et chassez-moi de votre esprit tous ces papillons noirs qui l'obsèdent.

«Plaignez-moi d'être si heureux, me dites- vous. Voire, il y a presse! Plaignez-moi plutôt, vous, de vous écrire ceci entre un mal de dents et une colique. C'est l'état présent du plus tendre et du plus souffreteux de vos amis.

« J'ai reporté au bon Latour vos affectueuses paroles et votre embrassement. Il vous écrira demain toute la vie du château et les bruits du monde politique.

«J'allais clore cette lettre sans vous parler de votre pauvre sœur. Elle recommence à digérer le lait coupé; mais sa situation n'en est pas beaucoup améliorée. Cependant, d'après ce que votre mère m'en a dit, il ne me semble pas qu'il y ait danger immédiat

«Adieu; tout à vous, et aimez-moi toujours de même; je vous le rends bien. •

« 15 avril 1840.

«Rien! Rien à vous dire; sinon que je vous souhaite aussi beau temps que nous l'avons ici, à vous pour votre prompte guérison, au prince pour sa campagne

«J'espère que votre navigation aura été heureuse; les

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