‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 93 sur 271 · CHAPITRE XVII. — AVRIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII. — AVRIL

lettres renfermées dans votre paquet, à l'exception de deux que j'ai voulu remettre moi-même : celle à votre mère et l'autre à qui vous savez. Rien qu'à en toucher l'enveloppe il me semble qu'elle me brûle les doigts; ça doit être chaud. Ce qui m'en déplaît, c'est que l'office de la santé publique à Toulon les perce de part en part de trois ou quatre grands coups de poinçon, comme si la peste pouvait se nicher sous d'aussi jolis poulets; cela me semble passablement impertinent. Je n'ai jamais pu m'imaginer les lettres de Saint-Preux à Julie passées au vinaigre. Il y a dans le prosaïsme de cette mesure de quarantaine quelque chose qui me gâte mon roman.

€ Que vous êtes jeune ! que je vous admire et que je vous envie! on n'est pas mieux amoureux que vous ne l'êtes. C'est toute la chaleur et l'entraînement d'une seconde adolescence. L'amandier fleurit deux fois pour vous. Espérons que les fruits que nous promet ce second printemps mûriront

« Il y a dans un lazzi de la foire une scène toute pareille à celle que vous me faites. Le beau Léandre, après avoir rossé Pierrot, le reçoit en grâce en lui disant avec dignité : « Allons, maraud, je te pardonne les coups de bâton tque je t'ai donnés.» Voilà tout juste votre clémence à propos des malédictions dont vous m'avez favorisé. Pourquoi ne cherchez-vous pas mieux dans le fatras de correspondance qui vous arrive? Pourquoi commencer par m'accuser, moi qui vous aime, au lieu de vous en prendre à ce tas d'indifférents qui vous entourent et dont vous êtes très probablement mal servi? Au reste, vos malédictions ne me sont point parvenues; le vent n'était point favorable.

c Je ne sais comment je me suis laissé détourner de la Charmante. A onze heures et demie j'étais chez elle pour lui remettre votre lettre. Elle était déjà sortie. Il paraît qu'elle ne vit plus qu'à l'air et au soleil. Je sais par des dames qui l'ont récemment rencontrée qu'elle s'occupe beaucoup de son trousseau. Ordinairement c'est le souci des mères; mais la pauvre jeune fille n'en a pas qui puisse lui épargner ce soin. Un colonel d'artillerie ne convient guère pour choisir des dentelles ou des rubans. Je lui ai envoyé ce matin, à son réveil, un bouquet destiné à vous remettre dans son souvenir comme si vous étiez encore aux Tuileries. Puisqu'elle aime les fleurs et que vous la voulez fleurie (le jeu de mots y est, mais sans préméditation), j'aurai soin qu'elle n'en manque pas.

t J'aviserai avec Latour pour le feu d'artifice du Ier mai, mais on dit encore que le roi veut le voir de l'appartement du duc d'Aumale. Il y a à ce sujet grande incertitude, et probablement ce ne sera qu'au dernier moment qu'on saura à quoi s'en tenir. Reposez-vous sur mon amitié pour vous et pour tout ce que vous aimez du soin de tirer le meilleur parti possible de la situation qu'on vous fera.

tMais l'heure presse; à demain le reste; il y a là une lettre de la Charmante qui grille de prendre l'essor.

c Tout à vous. » •

« Dimanche 26 avril 1840.

« J'ai un peu plus mes aises aujourd'hui et je dois achever tout mon cailletage d'hier. Je reprends votre dernière lettre de la tête à la queue, m'embarrassant fort peu des redites où ce procédé pourra m'entraîner.

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