‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 94 sur 271 · CHAPITRE XVII. — AVRIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII. — AVRIL

tEt d'abord je vous enverrais volontiers promener (pour me servir d'un terme honnête), si déjà vous n'étiez trop loin de nous. Je vous garde ces douceurs de caserne pour le temps où nous serons côte à côte. Comment, mon bien cher ami, pouvez-vous croire que je retarderais d'un seul jour, sciemment ou par indifférence, une seule lettre de la Charmante? Mais ne sais-je pas bien, enfant gâté que vous êtes, toute la joie que vous donne la venue de ces jolis petits billets tout embaumés de son esprit et de sa candide tendresse ? Et cette joie, qui doit vous être une si puissante consolation au milieu de vos tribulations d'outre-mer, voudrais- je les reculer d'un jour, d'une heure ? Rappelez-vous donc que tout vieux, tout usé que je suis, il n'y a point de nature plus sympathique que la mienne à toutes les tendres émotions. Vous êtes amoureux; je le suis presque avec vous. Reposez-vous donc du soin de veiller à la sûreté de votre correspondance, non point sur l'exactitude et le zèle d'un agent officiel, mais sur le dévouement et la fidélité d'un ami : que si par hasard il y survient quelque anicroche, prenez-vous-en d'abord à toutes les cascades par où vos dépêches sont obligées de passer avant de nous parvenir. Il y a d'abord le cabinet du roi, puis la poste, puis l'amiral Jurien La Gravière, sous le couvert duquel elles arrivent à Toulon, puis le commandant du navire qui vous les porte à l'autre bord, puis enfin le postier d'Alger, tous gens fort zélés je crois pour le service du roi, mais fort indifférents à vos amours, si morales qu'elles soient. Ainsi, voilà qui est bien entendu une fois pour toutes, et ravalez toutes vos malédictions.

c II faut absolument que le brave docteur Pasquier vous h. 12

i78 CORRESPONDANCE DE CUVILLIERFLEURY

ramène en bon état, resplendissant de santé, bien et dûment conditionné pour le mariage. Je suis enchanté d'apprendre que malgré toutes vos fatigues vous alliez mieux; cela prouve que l'élément vital est fortement enraciné chez vous, et que tout se terminera de la bonne manière, à la façon des contes de Perrault... «Ils se mariè- «rent, vécurent heureux, et eurent beaucoup d'enfants.» Voilà une heureuse transition pour revenir à notre chère pensée.

«Vous n'êtes point le seul qui soyez honoré de ses lettres : j'en ai reçu deux en douze heures. Excusez du peu! Allons! calmez- vous et ne faites point le jaloux; il faut bien que vous vous accoutumiez à voir en moi l'ami de la maison. Voici l'occasion de cette correspondance qui ne me donne aucune fatuité, je vous jure. J'ai été plusieurs fois rue des Saints-Pères sans trouver personne; c'est, comme vous voyez, ma chance ordinaire. La Charmante a eu pitié de moi, et pour couper court à mes malencontreuses visites, elle a trouvé plus simple de m'assigner un jour et une heure; je me suis mis entièrement à son ordre comme bien vous pensez; ceci se passait hier soir; mais son page aura mal reporté ma réponse; ce matin à huit heures, nouveau message, errata, et ce soir à cinq heures, je la vois... (ce qui me rappelle ce diable de vers dont vous m'assassiniez chaque matin :

Et crois toujours la voir pour la première fois.

pardon de cette annotation excentrique). Enfin je la vois et nous causerons. Demain je vous donnerai le menu de notre entretien. Je présume qu'elle aura aussi désiré m'en-

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