CHAPITRE XVII. — AVRIL
tretenîr au sujet de l'offre que vous lui avez faite pour le feu du Ier mai. Voilà qui doit un peu m'embarrasser. Vous savez que toute la cour, ou ce qu'on appelle ainsi, est à Saint-Cloud; lundi, on fait le mariage du duc de Nemours et Ton ne revient que mercredi soir ou jeudi matin. Or, il est encore fortement question que le roi veut voir le feu d'artifice de l'appartement du duc d'Aumale, voilà qui compromet cruellement vos galantes intentions. Mme de Montjoie aura-t-elle assez de crédit pour détourner de nous cette royale avalanche? resterons-nous maîtres du terrain ? C'est encore une question qui ne se décidera peut-être qu'au dernier moment, in extremis, selon la bonne coutume du suprême patron. Et alors, comment faire pour m'assurer de la place abandonnée et y amener la Charmante et sa famille ? Que j'aie seulement trois ou quatre heures devant moi, et je réponds de tout. Les choses se passeront comme vous le souhaiteriez; à tout événement je ferai toujours préparer votre appartement, jusque et y compris notre joli Secrétariat ainsi que mon embrasure : je le ferai parer, illuminer, parfumer, comme la cellule d'une abbesse le jour de l'arrivée d'un nouveau directeur; il ne manquera plus à la chapelle que le saint qu'on y viendra honorer; nous dirons qu'il est chez les Sarrasins, et nous prierons Dieu bien sincèrement pour qu'il n'y recueille pas la palme du martyre. Il était joli, l'appartement, très joli ! mais je tremble d'avance à tout ce qu'il va m'en coûter d'admiration si la Charmante y repose seulement deux minutes ! « Deux minutes ! comme « vous le dîtes si éloquemment, pour nous rendre plus amer «le regret de la quitter.» Dans cette phrase que je vous
i8o CORRESPONDANCE DE CUVILLIER-FLEURY
emprunte, je ne me suis permis qu'une légère variante; j'ai dit nous, parce qu'il me semble que ceci me regarde un peu ! N'allez pas croire que je me moque, oui-dà : quand Philippe avait bu, la Macédoine était ivre Tant que vous serez amoureux, je vous préviens que je le serai aussi quelque peu; ainsi, ménagez-moi.
t Votre mère m'a refusé de venir aux Tuileries le Ier mai ; elle m'a dit que dans ces occasions c'était vous qu'elle venait voir bien plus que les fusées. Cependant je l'aurais bien vite gagnée si j'avais pu lui promettre de lui faire entrevoir sa bru future, sans qu'elle en fût connue. Vous m'aviez recommandé à cet égard une grande discrétion avec les deux dames; vous n'excepteriez que le père; je me suis tu; je n'ai rien dit qui pût donner l'espérance d'une rencontre. Il m'eût semblé peu généreux d'exposer ainsi Mlle Thouvenel, à son insu, à l'examen d'une personne en qui plus tard elle devra reconnaître une belle-mère. Je serais bien aise que vous approuvassiez ce scrupule, qui m'a été inspiré par je ne sais quoi d'indéfinissable, mais que vous comprendrez, vous qui connaissez si bien ces procédés délicats.
t Ah ! vous voulez qu'elle en ait des fleurs ! elle en aura, gardez-vous d'en douter. Je retrouve là des traditions d'une époque qui fut la mienne, où il y avait encore un reste d'élégance et de bon goût dans les mœurs, où l'on savait aimer et honorer les femmes. Elle en aura. Sans que le féminin m'embarrasse, je vous citerai le vers de Cinna :
Je t'en avais comblé(e), je t'en veux accabler.
Faites attention à mon e entre deux parenthèses et sans