‹ Journal intime de Cuvillier-FleuryChapitre 98 sur 271 · CHAPITRE XVII. — MAI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII. — MAI

« 2 mai 1840.

«Je n'ai juste que le temps de faire le paquet et de le fermer. Je vous dois le procès-verbal de la journée d'hier; vous l'aurez demain. Qu'il vous suffise de savoir pour le moment que toutes choses se sont passées à point; et de plus, notez bien ceci, que vous devez être le plus heureux des hommes, car ma parole d'honneur, vous avez ensorcelé cette belle et aimable jeune fille. Dans toute cette, soirée passée chez vous, je crois vraiment qu'elle s'était fait un cas de conscience de ne songer qu'à vous; et avec quelle sensibilité ! vous êtes un fortuné coquin.

«A demain donc; et tenez, voilà justement un énorme paquet de sa main. Je ne veux pas affronter une pareille concurrence.

«Adieu ! Tout à vous en corps et en esprit.»

« Paris, 3 mai 1840.

« M'y voici. Le jeudi soir j'avais envoyé au colonel des billets pour huit personnes ainsi qu'il me l'avait demandé. Le lendemain Ier mai, à neuf heures du matin, j'étais à mon poste aux Tuileries, inspectant l'appartement, qui plus que jamais avait besoin de justifier sa renommée du plus joli des appartements. Je donnais partout le coup d'oeil du maître, faisant ranger les meubles qui auraient pu gêner, dirigeant la manœuvré de la vergette et de lë;oussetoir, donnant à Eugène (1) mes instructions pour

(1) Le domestique de Cuvillier-Fleury.

i86 CORRESPONDANCE DE CUVILLIER-FLEURY

le service de la soirée, réassurant que la liste civile voudrait bien nous prêter quelques verres et quelques porcelaines, et nous faire l'aumône d'une ou deux carafes d eau glacée. Le bon Latour, de son côté, faisait enlever les persiennes de sa chambre à coucher, ce qui ouvrait sur notre droite une vue magnifique. A midi tout était en ordre. J'allai commander chez Blanche mes rafraîchissements consistant en glaces, oranges glacées, sirops et petits fours; et de là je cours aux Saints-Pères prendre les ordres de la reine de la fête. Elle m'accueillit avec le plus bienveillant de tous les sourires, et je vous préviens que je commence à y prendre goût; les siens sont si doux! vous en savez quelque chose Au reste, vous savez aussi que je ne suis point fat; ainsi soyez bien assuré que je n'accepte ces petites grâces que sous bénéfice d'inventaire, et que j'en tiens presque un compte courant pour vous les rendre toutes à votre retour. Le colonel était un peu souffrant, mais la Charmante se portait à ravir; je l'avais étrennée le matin même d'un superbe bouquet qui pâlissait auprès d'elle. Il fut convenu qu'ils iraient prendre la famille Bouteiller (i) et qu'avant huit heures ils seraient aux Tuileries, où je me trouverais pour les recevoir. J'avais imaginé qu'il serait de bon goût de placer quelques fleurs dans votre appartement, mais la Charmante, déjà faite à mes habitudes galantes, prévoyant que je pouvais avoir quelque projet de ce genre, prit l'initiative et me recommanda de n'en rien faire à cause de Mme de Bouteiller. Ce fut encore au nom de cette dame qu'elle me pria de n'avoir point trop

(i) Le comte et la comtesse de Bouteiller étaient intimement liés avec la famille Thouvenel.

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